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Les idéologues du capitalisme décadent - La banqueroute des économistes bourgeois de gauche - Par Joseph Seymour et Bruce André (2 - 2) Janvier 2018

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La structure de l’étude historique de la croissance de l’économie américaine qu’a faite Gordon se base sur le concept de trois révolutions industrielles successives. La première (la RI n° 1) découlait d’inventions survenues entre 1770 et 1820, principalement la machine à vapeur et ses retombées – le chemin de fer, le bateau à vapeur et le passage du bois au fer et à l’acier. La deuxième (la RI n° 2) découlait de techniques développées à la fin du XIXe siècle, notamment l’électricité et le moteur à combustion interne. La troisième (la RI n° 3), qui a commencé dans les années 1960, était centrée sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC), comme les ordinateurs et les smartphones.
Pour Gordon, la cause fondamentale du ralentissement de la croissance de l’économie américaine ces dernières décennies a été l’atténuation des effets de la deuxième révolution industrielle et la puissance insuffisante de la troisième :
« La diminution de près de moitié de l’augmentation de la productivité reflète l’essoufflement de la stimulation de la production engendrée par les grandes inventions de la RI n° 2. Celle qui lui a succédé, la RI n° 3 orientée vers les TIC, a été suffisamment puissante pour provoquer un redressement tendanciel de la croissance de la productivité, qui a atteint en moyenne 2,05 % pendant la décennie 1995-2004. Mais la capacité des innovations liées aux TIC à stimuler la croissance de la productivité s’est essoufflée après 2004. »
Gordon ne considère jamais la possibilité que certaines innovations techniquement progressistes pourraient ne pas être transformées en marchandises commercialisées massivement parce qu’il n’est pas rentable de le faire. Nous reviendrons plus loin sur son insistance que l’informatisation et les nouvelles technologies numériques en général ne pourront pas à l’avenir augmenter la productivité du travail de façon significative. En fait, il soutient que ces technologies ont pour l’essentiel épuisé leur potentiel.
Examinons pour le moment le postulat implicite de Gordon que toutes les nouvelles marchandises commercialisées massivement étaient plus efficaces que celles qu’elles ont remplacées, et qu’elles ont augmenté le niveau de vie de la population. En particulier, intéressons-nous au remplacement partiel du tramway, du métro et du train surélevé électrifiés par l’automobile, un processus qui a démarré entre 1910 et 1930. Gordon analyse de façon détaillée cette transition d’un moyen de transport des personnes à un autre. Mais il n’essaie pas de comparer leur efficacité technico-économique. Les métros et les trains surélevés électrifiés dépensaient-ils plus ou moins de ressources économiques par passager-kilomètre que des Ford T ? Et si la réponse est moins, où est donc l’avantage de l’automobile ?
Gordon reconnaît que le développement de l’automobile n’a pas simplement été le résultat du fonctionnement du capitalisme de « libre marché ». La politique gouvernementale a été un facteur causal très important :
« Le gouvernement avait pour politique d’encourager l’étalement urbain, sapant la viabilité financière des transports urbains et des trains de voyageurs. Avant même la Deuxième Guerre mondiale, les politiques publiques étaient biaisées en faveur de l’automobile, avec la construction de rues et d’autoroutes sur fonds publics tandis que les transports urbains et les transports ferroviaires interurbains devaient fonctionner comme des sociétés privées autosuffisantes. Au début, on construisit beaucoup de routes en émettant des obligations dont les intérêts étaient remboursés par les impôts fonciers locaux, de sorte que le propriétaire d’une voiture et l’usager des transports publics payaient la même chose pour construire un système routier qui rendait la voiture toujours plus attractive par rapport aux transports collectifs. »
Toutefois, Gordon ne se prononce pas sur la question de savoir si la politique gouvernementale favorisant les déplacements en voiture aux dépens des transports publics de masse était rationnelle économiquement et bénéfique socialement. Et il n’explique pas non plus pourquoi les autorités nationales et locales ont mené cette politique en faveur de la voiture. La réponse, bien sûr, tient principalement à la course au profit des capitalistes : les politiciens bourgeois impliqués étaient liés aux propriétaires des grandes entreprises automobiles, comme Henry Ford et Alfred P. Sloan (le PDG de General Motors), ainsi qu’aux industries du caoutchouc et du pétrole qui fabriquaient les pneumatiques et l’essence.
Lutte de classe et réduction du temps de travail
Gordon déclare que son livre « n’étudie pas seulement le niveau de vie du point de vue du consommateur ; il examine aussi la qualité des conditions de travail, tant à la maison qu’à l’extérieur ». Gordon s’en tient à son thème principal : la population américaine a connu pendant la première moitié du XXe siècle une amélioration qualitative de ses conditions de vie quotidiennes. Il cite la réduction de la semaine de travail, qui est passée de 60 heures au début du XXe siècle à 41 heures en 1950. Mais sa vision du monde de bourgeois de gauche l’aveugle : il passe à côté à la fois de la cause fondamentale de ce changement majeur dans la vie des travailleurs et des limitations inhérentes de son impact sur leur qualité de vie.
Selon Gordon, la réduction moyenne de la semaine de travail résultait d’un intérêt partagé entre les propriétaires des entreprises et leurs ouvriers – que la main-d’œuvre soit bien reposée et en bonne santé. Il écrit :
« Les interprétations de la tendance à la réduction du temps de travail se focalisent sur l’opinion largement partagée, à la fois du côté des dirigeants des entreprises et de celui des syndicats, que cette réduction améliorerait les performances des travailleurs et ferait augmenter la production. Une augmentation de la productivité et des salaires rendait possible une réduction progressive du temps de travail, car les semaines de 60 ou 72 heures avaient créé une classe ouvrière masculine complètement épuisée. »
A l’appui de cette analyse, Gordon invoque la législation adoptée pendant l’« Ere progressiste » [1897-1920] et le New Deal des années 1930.
En fait, la semaine de 40 heures a été arrachée par des décennies de batailles de classe féroces et souvent sanglantes menées par le mouvement ouvrier. L’agitation pour la journée de huit heures et pour les syndicats menée par la classe ouvrière industrielle naissante conduisit à la grande grève des chemins de fer de 1877, qui fut brutalement réprimée par l’armée. Lors du massacre de Haymarket, en 1886, la police de Chicago attaqua les ouvriers qui manifestaient pour la journée de huit heures et arrêta huit militants syndicaux anarchistes qui furent ensuite emprisonnés ou exécutés après un procès truqué. Lors de la grève dite des Petites Aciéries en 1937, dont l’une des revendications était la semaine de 40 heures, la police assassina dix ouvriers devant les grilles de l’usine Republic Steel, dans le Sud de Chicago – une tuerie qui est passée dans l’histoire sous le nom du « massacre de Memorial Day » [journée en l’honneur des soldats américains morts au combat].
Aujourd’hui ont passé plusieurs décennies de guerre de classe unilatérale, menée par la bourgeoisie, et de reculades d’une bureaucratie syndicale bornée. La semaine de 40 heures a été progressivement grignotée. Le temps de travail hebdomadaire moyen pour les salariés américains à plein temps est aujourd’hui d’environ 47 heures, près d’une journée de travail supplémentaire de huit heures par semaine. Environ un salarié à plein temps sur cinq travaille 60 heures ou plus par semaine, alors que des millions de travailleurs sont au chômage ou obligés de travailler à temps partiel.
Les travailleurs doivent lutter pour une diminution de la semaine de travail sans perte de salaire, en liant le combat pour des conditions de travail décentes à la lutte pour un emploi pour tous. Une semaine de travail de 30 heures, payées 40, et le partage du travail disponible entre toutes les mains, serait un grand pas pour résoudre à la fois le chômage et les graves problèmes de sécurité dus à la fatigue et au manque de personnel.
Les capitalistes objecteront bien sûr que de telles revendications ne sont pas réalistes – du moins, s’ils doivent préserver leur indécente richesse. De fait, les besoins vitaux de la classe ouvrière se heurtent à l’incapacité du système capitaliste à les satisfaire. La lutte des travailleurs est nécessaire pour obtenir une part un peu plus grande de la richesse sociale contre une classe dirigeante capitaliste déterminée à maximiser ses profits. Mais cela n’apportera pas la solution. L’objectif doit être une société d’un genre complètement différent, une Amérique ouvrière où les richesses productives auront été arrachées des mains de l’infime minorité que représente l’élite capitaliste et mises à la disposition de l’immense majorité de la population. Pour construire une telle société, il faudra que la classe ouvrière, sous la direction d’un parti révolutionnaire, renverse le pouvoir de la classe capitaliste par une révolution socialiste et instaure un gouvernement ouvrier.
Travail et qualité de vie
Comme les batailles de classe qui ont arraché la semaine de 40 heures, l’érosion continue de cet acquis syndical historique depuis la fin des années 1970 est pour Gordon un livre fermé de sept sceaux. Pourtant, même si l’on accepte sa focalisation sur la première moitié du XXe siècle, quand la semaine de travail est passée de 60 à 40 heures, cet acquis représentait en fait quelque chose de moins qu’un changement qualitatif dans la vie des travailleurs américains. Même si Gordon déplore la montée des inégalités de revenus aux Etats-Unis ces dernières décennies, il ne traite pas et ne reconnaît même pas une inégalité plus fondamentale dans toutes les sociétés capitalistes à toutes les époques : celle entre, d’une part, l’immense majorité de ceux qui doivent accomplir ce que Marx appelait du « travail aliéné » pour obtenir les moyens de subsistance nécessaires à eux-mêmes et à leur famille, et, d’autre part, les quelques privilégiés qui peuvent se consacrer à un travail créatif et gratifiant.
Dans la préface de The Rise and Fall of American Growth, Gordon raconte que son intérêt pour les variations des taux de croissance économique et de la productivité du travail tout au long de l’histoire américaine remonte aux années où il était étudiant en économie au Massachusetts Institute of Technology au milieu des années 1960. Les recherches qu’il a menées pour écrire son livre ont été entreprises pour satisfaire sa curiosité intellectuelle, pas parce qu’il devait gagner sa vie. Mais très peu de gens peuvent s’offrir le luxe de travailler pour satisfaire leur curiosité intellectuelle ou exprimer leurs impulsions créatrices.
Voyons par exemple les employés des Presses universitaires de Princeton, qui ont transformé le manuscrit de Gordon en pages imprimées d’un livre. Certes, ils utilisent des techniques radicalement différentes de celles qu’employaient leurs prédécesseurs dans les années 1920, qui mettaient en page les livres des économistes éminents de l’époque comme Irving Fisher ou Wesley C. Mitchell. Et ils travaillent dans des locaux plus confortables. Pourtant, ils font le même type de travail pour les mêmes raisons personnelles : pour gagner leur vie.
En lisant le livre de Gordon, on pourrait conclure que la semaine de 40 heures et l’année de travail d’un peu plus de 11 mois comme aux Etats-Unis représentent le niveau le plus avancé que puisse atteindre la société pour ce qui est du temps de travail nécessaire fourni par ses membres. Mais dans une économie socialiste planifiée, il serait possible, grâce à une augmentation progressive et en forme de cercle vertueux de la productivité du travail, de réduire de façon radicale le temps de travail total nécessaire pour produire à la fois les moyens de production et les biens de consommation. En l’espace de seulement quelques générations, les gens ne travailleraient plus que, disons, 20 heures par semaine et six mois par an. Tout le monde aurait à la fois le temps disponible et l’accès aux ressources matérielles et culturelles nécessaires pour acquérir les connaissances scientifiques et techniques aujourd’hui réservées à une élite privilégiée. Il y a plus d’un siècle et demi de cela, Marx envisageait ainsi la société communiste de l’avenir :
« Le temps libre – qui est aussi bien temps de loisir que temps destiné à une activité supérieure – a naturellement transformé son possesseur en un sujet différent, et c’est en tant que tel qu’il entre alors dans le procès de production immédiat. Ce dernier est à la fois discipline, si on le considère dans la perspective de l’homme en devenir, et en même temps exercice pratique, science expérimentale, science matériellement créatrice et s’objectivant, dans la perspective de l’homme tel qu’il est au terme de ce devenir, dans le cerveau duquel existe le savoir accumulé de la société.
– Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse »)
Dans la société communiste de l’avenir, il y aura une augmentation considérable du nombre de personnes capables de développer des innovations techniques, à la mesure des héros du passé célébrés par Gordon, comme Thomas Edison, Karl Benz (l’inventeur de l’automobile) ou Guglielmo Marconi (un des pionniers de la radio).
La Deuxième Guerre mondiale : un exemple de capitalisme d’Etat
Pour des marxistes, la partie la plus intéressante du livre de Gordon est son analyse du « grand bond en avant » de la productivité du travail qui a eu lieu pendant la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945) et qui s’est poursuivi pendant les deux premières décennies de l’après-guerre. Gordon écrit en conclusion : « La Deuxième Guerre mondiale a sauvé l’économie américaine d’une stagnation séculaire, et un scénario hypothétique de croissance économique après 1939 qui n’inclurait pas la guerre serait lamentable dans le meilleur des cas. » C’est le seul moment de l’histoire américaine contemporaine où le développement d’unités de production utilisant de nouvelles techniques plus avancées ne fut pas déterminé par les anticipations de profits des dirigeants des grandes entreprises et des financiers de Wall Street. Pour vaincre ses ennemis capitalistes-impérialistes, le gouvernement américain – le comité exécutif de la classe dirigeante américaine dans son ensemble – décida et finança un programme sans précédent de construction d’usines et d’infrastructures industrielles.
On peut lire dans un ouvrage de référence sur l’histoire économique de la Deuxième Guerre mondiale :
« La période qui va de 1940 à 1944 a connu une expansion de la production industrielle aux Etats-Unis plus importante que pendant n’importe quelle période précédente […]. Entre 1940 et 1944, la production totale de produits manufacturés a augmenté de 300 %, et celle de matières premières d’environ 60 % . On estime que les investissements dans des usines et des infrastructures nouvelles, dont beaucoup d’investissements directs réalisés par le gouvernement, ont accru la capacité productive de l’économie de quelque chose comme 50 % . »
– Alan S. Milward, War, Economy and Society 1939-1945 (1977)
Les usines et autres infrastructures productives financées par le gouvernement furent mises gratuitement à la disposition des capitalistes privés, ce qui leur permit d’accroître fortement leurs profits pendant et après la guerre. Gordon écrit à ce sujet : « Bien que les investissements privés aient stagné dans la période 1930-1945, les investissements en capital financés par le gouvernement ont fait un bond en avant durant ces quinze années. Particulièrement notable fut la création de nouvelles usines payées par le gouvernement mais gérées par des entreprises privées pour produire du matériel et des fournitures militaires. »
Franklin Roosevelt et les autres chefs politiques de l’Etat impérialiste américain (par exemple le ministre de la Guerre Henry L. Stimson et le ministre du Trésor Henry Morgenthau) connaissaient les rouages intimes des grandes entreprises industrielles et des banques. Leur expérience de première main leur avait appris qu’ils ne pouvaient pas compter sur les mécanismes normaux du marché capitaliste pour maximiser la production d’armements en un minimum de temps. On donna donc aux grands industriels comme Henry Ford et Henry Kaiser l’assurance de profits garantis, grâce à la méthode dite du « prix de revient majoré » pour fixer les prix d’achat par l’Etat. On achetait à leurs entreprises les cuirassés, les bombardiers, les tanks, etc., en leur payant un montant correspondant au prix de revient qu’elles déclaraient, plus une marge bénéficiaire supplémentaire. Sur toute la durée de la guerre, les profits après impôts des entreprises industrielles augmentèrent de 120 %.
Bien plus important de par ses effets économiques à long terme fut le financement direct par le gouvernement de la construction d’usines et autres infrastructures industrielles. Gordon souligne que le nombre de machines-outils (l’ingrédient essentiel d’une économie industrielle) doubla entre 1940 et 1945, et que « presque toutes ces nouvelles machines-outils furent financées par le gouvernement et non par des entreprises privées ». La gigantesque chaîne d’assemblage de bombardiers construite par Ford à Willow Run, dans le Michigan, fut financée par 1e gouvernement. Il en fut de même de grands oléoducs, toujours en service aujourd’hui, construits pour relier les champs pétroliers du Texas au nord-est des Etats-Unis. En outre, les principales technologies à la base de la « troisième révolution industrielle » de Gordon, à partir des années 1960, tiraient aussi leur origine des recherches de l’armée américaine pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le prototype des gros ordinateurs, l’ENIAC (Electronic Numerical Integrator and Computer), fut développé par des savants et des ingénieurs de l’université de Pennsylvanie employés par le ministère de la guerre.
Quand l’Etat capitaliste-impérialiste américain maximisait la production, la productivité du travail et l’innovation technologique, c’était pour semer la mort et la destruction chez d’autres peuples. La percée scientifique et technique peut-être la plus importante du XXe siècle, la maîtrise de l’énergie nucléaire, fut utilisée pour incinérer la population civile des villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki.
Gordon contre les « techno-optimistes »
Dans son livre, Gordon désigne comme son adversaire principal un courant intellectuel qu’il a baptisé les « techno-optimistes » – ceux qui prévoient que des techniques nouvelles, comme la robotique et l’intelligence artificielle, amèneront l’économie américaine à l’orée d’une vague de croissance économique. Comme Gordon, ces techno-optimistes (parmi lesquels Joel Mokyr, un de ses collègues à la Northwestern University, ainsi qu’Andrew McAfee et Erik Brynjolfsson au MIT) sont convaincus que c’est avant tout l’innovation technique qui détermine l’évolution de la société. Le désaccord porte sur deux questions très différentes. L’une concerne la sphère de la consommation immédiate, l’autre la sphère de la production dans l’avenir.
Gordon argumente que l’effet des nouvelles technologies de l’information et de la communication sur la qualité de la vie quotidienne a été relativement limité comparé aux innovations et inventions majeures de 1870 à 1970. Celles-ci vont de l’eau courante, de l’éclairage électrique et du chauffage central à l’automobile, aux avions et à la télévision :
« Il y a certes des innovations continuelles depuis 1970, mais elles ont un impact moindre qu’auparavant ; elles sont focalisées sur l’industrie du divertissement et les technologies de l’information et la communication (TIC) ; les avancées dans plusieurs dimensions du niveau de vie liées à l’alimentation, à l’habillement, à l’électroménager, au logement, aux transports, à la santé et aux conditions de travail sont moins rapides qu’avant 1970. »
A un autre niveau, la controverse entre Gordon et les techno-optimistes porte sur la « futurologie » : la plus ou moins grande probabilité que de nouvelles technologies avec un fort potentiel de transformation soient développées et adoptées à une large échelle dans un avenir proche. Des deux côtés, on considère implicitement que le capitalisme est le meilleur système pour encourager l’innovation technique. Des deux côtés, bien sûr, on écarte d’un revers de main la perspective d’une économie collectivisée et planifiée.
Mokyr a publié en 2014 un article intitulé « Le prochain âge des inventions : l’avenir de la technique est plus radieux que ne veulent l’admettre les pessimistes ». Il s’y enthousiasme pour les super-ordinateurs, l’impression 3-D, le génie génétique et autres merveilles. Il ne parle cependant nulle part de salaires, de coûts de production, de marchés ou de profits. Ces catégories fondamentales qui gouvernent la production capitaliste et les investissements dans les nouvelles technologies sont semblablement absentes de son article « Notre avenir économique est-il derrière nous ? » (29 novembre 2016), une brève polémique contre le dernier livre de Gordon. Au cas improbable où Mokyr serait nommé PDG d’Apple ou de General Electric, ces entreprises risqueraient la faillite. S’il suivait ses propres recommandations, Mokyr utiliserait les équipements les plus avancés et par conséquent les plus coûteux, sans se demander si cela augmenterait les coûts de production au-delà de ceux des entreprises concurrentes.
Dans son article de 2014, Mokyr avance un argument économique à l’appui du techno-optimisme : « Une deuxième raison pour laquelle le progrès technique se poursuivra à un rythme soutenu est liée à l’émergence d’un marché mondial concurrentiel, qui encouragera la dissémination des nouvelles technologies à partir de leur lieu d’origine vers de nouveaux utilisateurs qui ne souhaiteront pas rester en arrière. » En fait, l’expansion du commerce international et de l’exportation des capitaux ne constitue guère un encouragement sans ambiguïté au développement technique. A l’époque impérialiste, l’économie internationale se heurte aux mêmes Etats-nations sur lesquels les impérialistes basent leur pouvoir, et qui constituent un obstacle au développement des forces productives de l’humanité. La production en Europe, au Japon et à certains endroits en Asie utilise effectivement des méthodes modernes. Mais le fait qu’il existe un immense réservoir de main-d’œuvre bon marché disponible dans le sous-continent indien, en Extrême-Orient et en Amérique latine a tendance à inhiber les investissements dans des technologies permettant d’économiser la main-d’œuvre, que ce soit dans le tiers-monde ou dans les centres impérialistes.
Quand les entreprises industrielles américaines ou européennes transfèrent leurs activités industrielles dans des pays pauvres, elles ont souvent tendance à utiliser des méthodes de production avec une intensité capitalistique moindre. Prenons l’industrie de l’habillement. La technique existe pour pouvoir produire des vêtements dans des usines hautement automatisées à forte intensité capitalistique, mais les entreprises trouvent qu’il est meilleur marché d’employer des ouvriers dans des néocolonies opprimées comme le Bangladesh; ces ouvriers sont payés quelques cents pour coudre des vêtements dans des conditions de travail plus proches du XIXe que du XXIe siècle.
Dans les pays du « premier monde », les connaissances scientifiques et techniques actuelles ne sont pas non plus utilisées d’une façon rationnelle et bénéfique pour la société, et dans de nombreux cas elles sont délibérément employées de manière néfaste. Prenons la recherche médicale : d’importants moyens sont consacrés au traitement de la calvitie et des troubles de l’érection, tandis qu’on investit des sommes dérisoires dans de nouveaux médicaments et de nouveaux vaccins contre des maladies tropicales potentiellement mortelles.
Rien qu’aux Etats-Unis, environ 23 000 personnes meurent chaque année d’infections dues à des bactéries résistantes aux antibiotiques. Selon une étude financée par le gouvernement britannique, d’ici le milieu du XXIe siècle jusqu’à dix millions de personnes pourraient être tuées chaque année par des bactéries résistantes si l’on ne découvre pas de nouveaux traitements. Mais malgré ce besoin social urgent, la plupart des grandes sociétés pharmaceutiques internationales ont depuis longtemps arrêté le développement de nouveaux antibiotiques en invoquant des retours sur investissement insuffisants.
De même, environ 25 millions d’Américains souffrent de ce qu’on appelle des maladies rares, comme la maladie de Charcot, la mucoviscidose ou la drépanocytose, une maladie qui touche principalement les Noirs. Mais les investissements dans la recherche de traitements pour ce genre de maladies sont notoirement insuffisants, alors même que la recherche sur les maladies rares a souvent ouvert des voies prometteuses pour le traitement de maladies plus répandues. Le Centre pour le journalisme médical de l’université de Californie du Sud explique ainsi les réticences des sociétés pharmaceutiques : « La plupart des gens disent qu’investir dans le traitement des maladies rares – qui touchent des dizaines de milliers de personnes – n’est pas rationnel commercialement. »
Mokyr, McAfee, Brynjolfsson et compagnie, faisant fi des lois qui gouvernent le mode de production capitaliste, anticipent dans un avenir proche un bond qualitatif de la productivité grâce à l’utilisation de « techniques brillantes ». Gordon accepte implicitement les limitations du système capitaliste en niant la possibilité même d’un tel scénario. Concernant la robotique, il écrit : « L’augmentation exponentielle de la vitesse et de la mémoire des ordinateurs va bien plus vite que la capacité des robots à reproduire les mouvements humains. » Il n’avance aucun argument pour expliquer pourquoi ce fossé ne pourrait pas être dans une large mesure comblé par de futures avancées des connaissances scientifiques et techniques. Il n’étudie pas les ressources actuellement consacrées à la recherche en robotique.
La plus grande partie de la recherche scientifique universitaire est directement financée par le gouvernement fédéral, et la plus grande partie des financements fédéraux sont à visée militaire. Le budget américain a consacré 6,5 milliards de dollars en 2016 à la recherche-développement par l’intermédiaire de la National Science Foundation, tandis qu’à lui seul le budget de recherche-développement de l’Armée de l’Air américaine se montait à près de 27 milliards. La recherche en sciences physiques, y compris la robotique, vise comme objectif ultime (même si ce n’est pas à court terme) à construire de meilleurs drones et autres machines destinées à faire exploser des cibles et à tuer des gens pour défendre les intérêts de l’impérialisme capitaliste. Le financement de la recherche en mathématiques vise à mettre au point des algorithmes pour préserver les secrets et les agissements de l’Etat et à déchiffrer les secrets des autres. On estime que la National Security Agency est le plus grand employeur de mathématiciens aux Etats-Unis.
A tous les niveaux, malgré sa soif d’innovation technique, le capitalisme n’est pas l’allié du progrès scientifique mais son ennemi. Qu’il s’agisse des lois sur la propriété intellectuelle, des incitations perverses du marché ou des dizaines de milliards dépensés pour développer des armes plus efficaces, le capitalisme oriente la recherche en fonction des intérêts de la classe dirigeante et de son appareil d’Etat. Si les mêmes ressources étaient consacrées à faire avancer la connaissance humaine, à augmenter le bonheur humain et à donner à l’humanité la maîtrise de son destin, ce qui pourrait être réalisé est presque inimaginable. Il faudra pour cela renverser le système capitaliste-impérialiste par une série de révolutions prolétariennes et jeter ainsi les bases d’une économie socialiste planifiée à l’échelle mondiale. C’est pour diriger le prolétariat dans cette lutte que la Ligue communiste internationale se bat pour reforger la Quatrième Internationale, le parti mondial de la révolution socialiste.
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/223/economistes.html
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Un été de luttes dans les usines d'Europe de l'Est - Grève chez Fiat, ex-Zavasta, en Serbie (Le Bolchévik) Décembre 2017

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Le Bolchévik nº 222 Décembre 2017
Un été de luttes dans les usines d'Europe de l'Est
Grève chez Fiat, ex-Zavasta, en Serbie
Pour une lutte de classe commune contre les impérialistes d'Europe !
Nous reproduisons ci-après la traduction d’un article de Spartaco (n° 80, septembre 2017), le journal de notre section italienne, la Lega trotskista d’Italia (LTd’I).
Du 27 juin au 18 juillet 2017, plus de 2 000 travailleurs ont fait grève à l’usine Fiat Chrysler Automobiles (FCA) de Kragujevac en Serbie, à 140 km au sud-est de Belgrade. Protestant contre des salaires de misère et des conditions de travail dégradées, ils revendiquaient une augmentation de salaire de 38 000 à 50 000 dinars (environ 416 euros par mois), des horaires d’équipe moins épuisants, le paiement de primes de production et une indemnité de transport. La grève de FCA Kragujevac a été l’une des plus longues dans l’histoire récente de la Fiat.
Les salaires chez FCA sont inférieurs en Serbie à la moyenne nationale, qui est dans ce pays d’environ 350 euros mensuels, soit environ le tiers du pouvoir d’achat du salaire moyen italien. L’an dernier, FCA a licencié quelque 900 travailleurs et imposé à ceux qui restaient des cadences bien pires. Les grévistes exigeaient que soit rendu public l’accord de 2008 par lequel le gouvernement serbe avait vendu à FCA les usines de Kragujevac. Cet accord est protégé par le secret d’Etat, pour dissimuler comment FCA s’est engraissée ces dix dernières années grâce aux subventions de l’Etat et à de multiples réductions d’impôt, tout en exploitant les travailleurs. Le mécontentement des travailleurs serbes est renforcé par le chauvinisme de FCA à leur encontre, comme la pratique de soumettre les ouvriers serbes à des superviseurs italiens, ce qui a provoqué des protestations à répétition au fil des ans.
FCA a rejeté les revendications des travailleurs avec son arrogance habituelle : aucune négociation sans l’arrêt préalable de la grève, et menace de fermeture de l’usine et de délocalisation de la production. Pour sa part, le gouvernement serbe, propriétaire d’un tiers de FCA en Serbie, a accusé les travailleurs d’être « manipulés » et de menacer l’avenir du pays en effrayant les investisseurs potentiels à la recherche d’une main-d’œuvre surexploitée et sans droits.
Les travailleurs ont rejeté les diktats de FCA et du gouvernement, mais les dirigeants de Samostalni Sindikat (le principal syndicat de l’usine), qui soutiennent les plans du gouvernement pour rendre la Serbie attractive comme source de profits pour les bourgeoisies impérialistes européennes, ont liquidé la grève le 19 juillet, contre la volonté des deux tiers des grévistes. Ils ont signé le 25 un nouveau contrat validant une augmentation de salaire de 6,7 % (9,5 % selon le syndicat) et le paiement d’une indemnité de transport. En échange, le syndicat a accepté de renoncer à toute grève dans les trois prochaines années. Cet accord a suscité un mécontentement généralisé dans l’usine, la grève ayant été prématurément liquidée par la bureaucratie syndicale.
La grève des travailleurs de FCA en Serbie avait une importance directe pour les travailleurs italiens, chez Fiat et au-delà : si les syndicats italiens s’étaient joints à leurs frères de classe serbes en lutte, non seulement ils leur auraient apporté une aide déterminante, mais ils se seraient eux-mêmes renforcés face à l’arrogance de la direction de Fiat, qui croit qu’elle peut éternellement imposer ses diktats à une main-d’œuvre terrifiée, soumise à la menace de « délocalisation ». Mais à l’exception de quelques délégués du syndicat USB de FCA Melfi [à l’Est de Naples], qui ont appelé à une grève de deux heures pour soutenir les travailleurs serbes, en général les bureaucrates qui dirigent les syndicats en Italie n’ont pas levé le petit doigt pour mobiliser les travailleurs de FCA au côté de leurs frères de classe serbes. Ils se sont limités à des lettres platoniques de solidarité demandant au gouvernement serbe d’intervenir pour « débloquer la situation » et réprimandant FCA pour « ne pas avoir rempli les obligations légales ». Ils ont ainsi réaffirmé qu’ils sont pour la collaboration de classe, en inculquant aux travailleurs des illusions dans la loi et l’Etat des capitalistes, et la collaboration avec leurs propres exploiteurs pour défendre la compétitivité et les profits de leurs entreprises – même lorsque cela signifie augmenter l’exploitation des travailleurs et renforcer la domination impérialiste de la bourgeoisie italienne sur les ouvriers des pays plus petits et plus faibles.
Déjà en 2010 la FIOM [la fédération syndicale de la métallurgie] avait saboté une lutte déterminante des ouvriers de Fiat. L’entreprise avait fermé l’usine de Termini Imerese (le dernier pôle industriel significatif en Sicile) en dénonçant unilatéralement l’accord d’entreprise. Elle avait créé une « newco » [nouvelle entreprise] à Pomigliano, en ne reprenant que les ouvriers prêts à accepter des termes aggravés. Plus de 40 % des travailleurs de Pomigliano avaient sèchement répondu « non » lors d’un référendum organisé parmi les employés de l’entreprise. Le « non » de Pomigliano avait été accueilli avec enthousiasme par les travailleurs de beaucoup d’usines, suscitant de grands espoirs. Mais les dirigeants de la FIOM, au lieu de mobiliser ses 300 000 adhérents, avaient décidé de ne compter que sur les « voies légales », laissant ainsi les ouvriers à la merci des juges capitalistes. Comme Fiat menaçait de délocaliser la production de certains modèles de voiture de Mirafiori [Turin] à Kragujevac, Liberazione (à l’époque le journal de Rifondazione comunista) s’était prosterné devant le protectionnisme national, poussant de hauts cris chauvins que « Fiat trahit l’Italie ».
Notre perspective est une perspective de classe et internationaliste. La classe ouvrière doit se défendre contre toutes les fermetures d’entreprises, les baisses de salaire et les attaques contre les conditions de travail. Tous les emplois doivent être défendus, que ce soit en Serbie, en Pologne, en Italie ou aux Etats-Unis. L’intérêt du mouvement ouvrier n’est pas de décider qui doit avoir un travail et où, mais de garantir, pour un même travail, un salaire et des conditions de travail égaux pour tous les travailleurs. Le protectionnisme nationaliste divise la classe ouvrière selon des lignes de fracture nationales, rendant ainsi impossible toute lutte défensive dans une industrie qui par nature s’étend au-delà des frontières nationales.
Une lutte contre l’exploitation impérialiste
La Serbie et l’ensemble de la région des Balkans ont récemment connu une montée des conflits de classe. La grève chez FCA a été précédée d’une grève de cinq jours en février chez Magneti Marelli, où les travailleurs ont obligé l’entreprise à satisfaire leurs revendications. A son tour, cette grève en a encouragé d’autres, comme à l’usine d’électroménager Gorenje où 600 ouvriers ont débrayé pour réclamer des augmentations de salaire et des conditions de travail décentes (ils travaillent à des températures de 40 degrés pour fabriquer… des réfrigérateurs !).
En juin , la majorité des 12 000 travailleurs des trois usines Volkswagen de Bratislava, la plus grande entreprise de Slovaquie, se sont mis en grève et ont bloqué la production pendant une semaine, arrachant une hausse de salaire de 14 %. Cette grève des ouvriers de Volkswagen avait été précédée d’une augmentation de salaire de 7,5 % dans les usines slovaques du groupe Kia, et d’une forte augmentation de salaire dans les usines automobiles allemandes de Hongrie.
Avec l’adhésion à l’UE, la Slovaquie est devenue une dépendance de l’impérialisme allemand et de ses géants de l’automobile. Elle est aujourd’hui le plus grand producteur de voitures par habitant dans le monde (1 million de voitures par an pour un peu plus de 5 millions d’habitants). Mais pendant qu’ils construisent des SUV de luxe pour le marché mondial, les travailleurs slovaques de Volkswagen, Kia ou Peugeot touchent des salaires qui représentent 40 % des salaires allemands.
Confrontés à la première grande grève en Slovaquie depuis la contre-révolution « de velours » de 1989, les porte-parole de la finance capitaliste ont commencé à s’inquiéter. Dans un article publié le 21 juin sur le site web Bloomberg.org, on pouvait ainsi lire :
« A beaucoup d’égards, la Slovaquie peut être considérée comme un modèle d’intégration dans l’Union européenne. Mais la grève en cours à l’usine Volkswagen de Bratislava fait comprendre combien l’Europe apparaît désunie vue depuis la frontière orientale de l’UE. Les Européens de l’Est ont souvent l’impression que leurs pays sont devenus des colonies de l’Europe occidentale, et ce sentiment pourrait représenter une menace plus grave pour l’UE que le Brexit. »
Le gouvernement serbe est dirigé par les nationalistes de droite du Parti progressiste serbe (SNS) du président Aleksandar Vucic. Le SNS est l’héritier du Parti radical serbe, un des protagonistes des massacres interethniques des années 1990. Vucic et le SNS veulent que le pays reste un réservoir de main-d’œuvre à bas coût pour les capitalistes d’Europe occidentale. En échange de prêts du Fonds monétaire international et de la perspective d’une adhésion à l’UE, ils mettent en œuvre des mesures d’austérité drastiques, notamment des coupes claires dans les dépenses publiques, la vente ou la fermeture des entreprises publiques et une réduction draconienne du nombre de fonctionnaires. La Première ministre Ana Brnabic a promis de supprimer 11 000 emplois dans le secteur public d’ici 2020, alors que le gouvernement Vucic en a déjà éliminé 80 000 ces quatre dernières années.
Les marxistes luttent pour détruire l’UE par la lutte de classe. L’UE est un bloc réactionnaire dominé par les impérialistes d’Europe, un outil pour piller les pays dépendants de l’Europe du Sud et de l’Est, pour accroître l’exploitation de la classe ouvrière dans toute l’Europe et contrôler les flux de main-d’œuvre immigrée. Nous revendiquons la sortie de l’Italie de l’UE et de l’euro. Nous nous opposons à toute nouvelle extension de l’UE, comme en Serbie, de même que nous nous sommes opposés à l’extension de l’UE aux pays d’Europe de l’Est en 2004 : nous savions que cela aggraverait l’oppression et l’exploitation des travailleurs de ces pays. L’extension de l’UE en Europe de l’Est a permis à la bourgeoisie allemande de réaliser le rêve impérialiste qui avait un temps été confié au Troisième Reich de Hitler : faire de l’Europe de l’Est son hinterland. Elle a également conféré d’énormes avantages à l’impérialisme italien, qui figure aujourd’hui parmi les principaux investisseurs en Europe de l’Est, et qui a une histoire sanglante d’aventures impérialistes dans les Balkans. Notre opposition à l’UE fait partie intégrante de notre perspective marxiste révolutionnaire : le renversement du capitalisme par la classe ouvrière et la construction d’une économie collectivisée et planifiée à l’échelle mondiale, qui permettra un développement qualitatif des forces productives et le dépassement de la division de la société en classes, ce qui constituera le point de départ pour un ordre communiste mondial.
Les fruits amers de la contre-révolution capitaliste
Les usines FCA de Kragujevac se trouvent sur l’ancien site de production Crvena Zastava (drapeau rouge), la fine fleur de l’industrie automobile yougoslave, qui a été pratiquement donné à la famille Agnelli et Cie par le gouvernement serbe en 2008. Elles témoignent de la misère et de l’exploitation qui ont résulté de la contre-révolution capitaliste qui, au début des années 1990, a détruit l’Union soviétique et les Etats ouvriers bureaucratiquement déformés d’Europe de l’Est, ouvrant ainsi la voie à la pénétration économique par les capitalistes occidentaux, qui ont pu mettre la main sur des sites industriels avancés et sur une main-d’œuvre instruite et qualifiée.
En 1999, pendant la campagne de bombardement de l’OTAN contre la Serbie, les usines Zastava furent bombardées et réduites, selon les termes du Chicago Tribune (16 juillet 1999), « à un dépotoir de métaux tordus et de machines noircies, parsemé de flaques de produits chimiques et de cratères béants ». Le même article expliquait :
« L’usine était tellement vitale pour la communauté que ses travailleurs s’étaient constitués en boucliers humains 24 heures sur 24, dormant sur le plancher pour dissuader l’OTAN de détruire leur gagne-pain. Des fax et des e-mails étaient envoyés dans le monde entier pour supplier : “S’il vous plaît, ne bombardez pas notre usine. S’il vous plaît, ne nous prenez pas notre emploi”. »
Mais les bombardiers de l’OTAN ont détruit l’usine de Zastava entre le 9 et le 12 avril 1999, faisant 131 blessés parmi les ouvriers. La Serbie tout entière a été rejetée 50 ans en arrière par les bombardements.
Nous avons à l’époque appelé à la défense militaire de cette petite nation contre l’attaque des impérialistes, qui avaient fait de l’Italie un porte-avions terrestre de l’OTAN (avant cette attaque, nous n’avions pris le côté d’aucune des forces en conflit dans les guerres fratricides qui avaient accompagné la contre-révolution en Yougoslavie). En Italie, le syndicat SLAI Cobas a soutenu la demande de solidarité émanant des ouvriers de Zastava et lancé une campagne de soutien financier. La LCI s’est jointe à cette campagne, et nous avons cherché à lui donner une dimension internationaliste prolétarienne en collectant des dons auprès des militants syndicaux et de gauche, depuis les Etats-Unis jusqu’en Afrique du Sud en passant par le Mexique.
A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le capitalisme fut renversé en Yougoslavie grâce à une révolution sociale interne. Toutefois, la Yougoslavie, comme les autres « démocraties populaires » d’Europe de l’Est, était dès sa naissance un Etat ouvrier déformé sous la domination d’une bureaucratie stalinienne, ce qui a jeté les bases de son effondrement ultérieur. Le régime de Tito accomplit d’immenses progrès dans la construction d’une véritable fédération multinationale. Mais les divisions nationales ne pouvaient pas être surmontées sur la base de la construction du « socialisme » dans un seul pays balkanique relativement arriéré. De fait, la décentralisation économique et le « socialisme de marché » qui faisaient la fierté de Tito amplifièrent énormément les disparités entre les différentes républiques et régions, si bien qu’à la fin des années 1980 le revenu par habitant des Slovènes était dix fois supérieur à celui de la population albanaise du Kosovo. De plus, la Yougoslavie fut un des premiers Etats ouvriers déformés de l’Est à hypothéquer son économie collectivisée auprès des banquiers occidentaux et à saigner l’économie du pays pour payer cette dette.
La destruction de l’Etat ouvrier yougoslave en 1991 a précipité les peuples de Yougoslavie dans un bain de sang fratricide, détruisant les grandes conquêtes de la révolution de 1945 : le renversement des rapports de propriété capitalistes et la fin des conflits nationalistes sanglants qui avaient historiquement déchiré les Balkans. La Ligue communiste internationale s’est battue pour la défense des Etats ouvriers déformés d’Europe de l’Est et de l’Union soviétique contre la restauration du capitalisme, tout en luttant en même temps pour une révolution politique pour instaurer un véritable pouvoir de conseils ouvriers basé sur un programme internationaliste.
A contrario, beaucoup de soi-disant « trotskystes » se sont rangés aux côtés des forces de la contre-révolution capitaliste. Par exemple, Sinistra classe rivoluzione (SCR), un groupe réformiste issu de Rifondazione comunista, a écrit divers articles sur les grèves en Serbie sans jamais mentionner le fait que la situation actuelle dans les Balkans est le produit historique de la contre-révolution capitaliste. La tendance Militant, dont est issue SCR, avait soutenu avec ferveur diverses forces contre-révolutionnaires en Union soviétique et en Europe de l’Est. Elle a ainsi soutenu en Pologne le « syndicat » jaune Solidarność financé par la CIA, les banques et le pape ; et en 1991 ses sympathisants russes de Rabochaya Demokratiya ont physiquement tenu les barricades d’Eltsine à Moscou au côté de la racaille contre-révolutionnaire russe, en prétendant que la victoire d’Eltsine était le « début d’un processus révolutionnaire antibureaucratique » (Rabochaya Demokratiya, juillet-août 1992).
Pour la lutte de classe internationale
Ce qui manque à la classe ouvrière, c’est son propre parti. Un parti basé non sur la collaboration de classe parlementaire avec la bourgeoisie mais sur les méthodes et les principes de la lutte de classe internationale, sur la compréhension que la fin de l’exploitation, de l’oppression nationale, de la misère et de toute oppression ne pourra devenir réalité qu’avec le renversement de l’Etat capitaliste et la construction d’une économie collectivisée et planifiée à l’échelle internationale, sous le pouvoir ouvrier. Un parti de ce type doit faire partie intégrante d’une Internationale régie par le centralisme démocratique et rassemblant l’avant-garde révolutionnaire de tous les pays.
Depuis sa naissance, le mouvement marxiste s’est forgé en étant conscient que la lutte de la classe ouvrière doit être internationale non seulement en idée, mais en pratique. Parmi ses premiers efforts organisés on peut citer les campagnes victorieuses menées parmi les travailleurs du textile d’Allemagne et de Belgique pour qu’ils refusent de servir de jaunes aux capitalistes anglais pendant la grève du textile de Londres et Edimbourg en 1866. Dans ses instructions aux délégués au Premier Congrès de l’Association internationale des travailleurs, qui se tint à Genève en 1866, Marx expliqua :
« Une des principales fonctions de l’Association, fonction remplie déjà avec grand succès dans différentes circonstances, est de contrecarrer les intriques des capitalistes, toujours prêts, dans les cas de grève ou de fermeture d’ateliers (lock-out), à user des ouvriers étrangers comme instrument pour étouffer les justes plaintes des travailleurs indigènes. C’est un des grands buts de l’Association de développer chez les ouvriers des différents pays non seulement le sentiment, mais le fait de leur fraternité et de les unir pour former l’armée de l’émancipation. »
Marx rappelait dans son discours inaugural devant l’Association internationale des travailleurs, en octobre 1864 :
« L’expérience du passé nous a appris comment l’oubli de ces liens fraternels qui doivent exister entre les travailleurs des différents pays et les exciter à se soutenir les uns les autres dans toutes leurs luttes pour l’affranchissement, sera puni par la défaite commune de leurs entreprises divisées. C’est poussés par cette pensée que les travailleurs de différents pays, réunis en un meeting public à Saint-Martin’s Hall le 28 septembre 1864, ont résolu de fonder l’Association Internationale. »
La Lega trotskista d’Italia est un petit groupe de propagande qui se bat pour construire une avant-garde révolutionnaire internationale ; elle cherche à faire prendre conscience aux éléments avancés de la classe ouvrière qu’il faut un parti révolutionnaire basé sur le programme marxiste. Une tâche cruciale de ce parti sera d’inculquer aux ouvriers un sentiment d’opposition inconciliable vis-à-vis des manœuvres impérialistes de leurs gouvernants, et de toutes les manifestations de l’oppression contre les minorités nationales, les femmes, les immigrés, etc. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Reforgez la Quatrième Internationale !
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/222/serbia.html
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La marginalisation des Métis et la lutte pour un gouvernement ouvrier centré sur les Noirs en Afrique du Sud - Pour un parti léniniste d’avant-garde,tribun de tous les opprimés ! ( 2 - 2 ) (Juin 2016)

https://archive.is/oGtsB
L’emprise de la fausse conscience nationaliste sur le prolétariat est avant tout le produit du poids écrasant de l’oppression nationale que subit la majorité noire. Pour apporter une réponse à cette question brûlante et mobiliser les masses prolétariennes et plébéiennes contre les dirigeants traîtres nationalistes, nous avançons un programme pour une direction prolétarienne dans la lutte de libération nationale, exprimé dans le mot d’ordre d’un « gouvernement ouvrier centré sur les Noirs ».
Nous luttons pour gagner à ce programme les travailleurs métis qui ont une conscience de classe ainsi que d’autres militants antiracistes métis. Nous considérons que le combat pour la libération nationale de la majorité noire opprimée est la force motrice stratégique d’une révolution ouvrière pour mettre à bas le système raciste du néo-apartheid qui opprime tous les travailleurs non blancs. L’oppression des Métis (et des Indiens) est directement déterminée par la surexploitation du prolétariat noir, et toute lutte significative pour mettre fin à cette oppression implique nécessairement un combat pour la libération nationale de la majorité noire opprimée. De même, toute lutte significative pour la libération des Noirs implique un combat sans concession contre le nationalisme noir, qui est imbibé de préjugés anti-Métis et anti-Indiens. C’est essentiel pour construire un parti d’avant-garde léniniste-trotskyste racialement intégré qui puisse intervenir parmi toutes les couches opprimées et y lutter pour une direction révolutionnaire. Sous un gouvernement ouvrier centré sur les Noirs les Métis, les Indiens, les Asiatiques et ceux des Blancs qui accepteront un gouvernement basé essentiellement sur les travailleurs noirs auront un rôle important à jouer et bénéficieront des pleins droits démocratiques.
Particulièrement pendant les premières années de néo-apartheid, beaucoup de militants de gauche sud-africains étaient très hostiles à notre mot d’ordre. Ils disaient qu’en reconnaissant l’existence de différences et de divisions au sein des masses non blanches, nous faisions écho à la ligne du régime d’apartheid qui menait constamment une politique de diviser pour régner entre les différents groupes raciaux, et qui cherchait à renforcer les identités tribales et ethniques. Parmi ces tendances de gauche, il y avait le New Unity Movement (qui allait donner plus tard naissance au Democratic Socialist Movement/Workers and Socialist Party) et les pseudo-trotskystes qui gravitent actuellement autour du « think tank » syndical ILRIG (International Labour Research and Information Group). Ces groupes adhéraient à l’illusion du « non-racialisme » de l’ANC. Ce faisant, ils niaient les manifestations bien réelles et spectaculaires des divisions raciales, nationales et tribales dans l’Etat du néo-apartheid de Mandela. Les fictions nationalistes sur la « nation arc-en-ciel » et la « construction de la nation » étaient pour eux autant de moyens de nier la réalité, parce que leurs programmes réformistes sont fondamentalement incapables de la changer.
C’est ainsi qu’en 1997 un groupe pseudo-trotskyste basé au Cap, la Workers International Vanguard League (WIVL, rebaptisée aujourd’hui Workers International Vanguard Party) nous avait écrit une « lettre ouverte » de 19 pages qui était en grande partie consacrée à ressasser l’affirmation calomnieuse et sinistre que « les spartacistes encouragent les divisions raciales en Afrique du Sud ». La WIVL s’opposait à notre mot d’ordre de gouvernement ouvrier centré sur les Noirs, parce que cela signifiait pour eux qu’« un gouvernement ouvrier en Afrique du Sud devrait avoir une garantie raciale inscrite dans sa constitution ». Dans notre réponse à la WIVL (reproduite, avec leur « lettre ouverte », dans notre brochure Hate Trotskyism, Hate the Spartacists n° 1, juillet 1998), nous faisions remarquer que ce « daltonisme racial » masquait en réalité une capitulation de la WIVL devant le communautarisme métis et un déni de la hiérarchie raciale structurelle du capitalisme sud-africain, avec son oppression spécifique des Africains noirs au bas de l’échelle sociale.
En Afrique du Sud, l’exploitation de classe et l’oppression nationale sont intimement entremêlées. Malgré l’existence d’un prolétariat métis numériquement significatif, notamment au Cap-Occidental, et d’une classe ouvrière urbaine indienne au Natal, l’écrasante majorité des ouvriers sont des Africains noirs. En attaquant notre mot d’ordre de gouvernement ouvrier centré sur les Noirs, la WIVL attaquait en fait Léon Trotsky lui-même. Celui-ci écrivait en effet dans son seul texte important consacré à l’Afrique du Sud, une lettre de 1935 à des révolutionnaires sud-africains :
« Mais il est absolument évident que la majorité écrasante de la population, affranchie de la dépendance servile, marquera l’Etat d’une empreinte déterminante.
« Dans la mesure où la révolution victorieuse changera radicalement les rapports non seulement entre les classes, mais aussi entre les races, et assurera aux Noirs la place dans l’Etat qui correspond à leur nombre, la révolution sociale en Afrique du Sud aura également un caractère national. »
Pour nous, la révolution prolétarienne en Afrique du Sud sera l’acte suprême de la libération nationale. Mais cela n’implique pas le moindre soutien politique au nationalisme en tant qu’idéologie, ni au projet de « construction de la nation ». L’Afrique du Sud n’est pas une nation mais un Etat issu du colonialisme ; elle inclut différents peuples et elle repose sur une hiérarchie raciale brutale. Les frontières de presque tous les Etats africains, l’Afrique du Sud y compris, ont été tracées arbitrairement par les puissances coloniales et elles n’ont aucune légitimité nationale. Les tribus et les peuples ont souvent été dépecés entre deux ou plusieurs pays tandis que deux ou plusieurs peuples antagonistes étaient souvent forcés de cohabiter à l’intérieur d’un même Etat. Une solution démocratique, égalitaire et rationnelle est impossible sous le capitalisme. La lutte pour un gouvernement ouvrier centré sur les Noirs en Afrique du Sud fait partie intégrante de notre perspective d’une fédération socialiste d’Afrique australe.
Combattre l’idéologie nationaliste signifie s’opposer aux préjugés et aux stéréotypes chauvins sur les Métis qui sont monnaie courante parmi les Africains noirs, et que l’ANC, l’EFF et autres nationalistes encouragent. Dans beaucoup de langues africaines, des termes racialement péjoratifs comme amaBoesman (« homme de la brousse ») sont le terme habituel (et parfois unique) pour désigner les Métis. Il y aussi l’idée fausse mais très répandue que la population métisse serait simplement le produit du métissage entre Noirs et Blancs. Cette conception fausse s’accompagne souvent de préjugés anti-Métis : que les Métis « ne savent pas d’où ils viennent », qu’« on ne peut pas leur faire confiance », etc. Cela reflète l’acceptation de la notion des « races » comme des catégories biologiques intrinsèques et figées. Traditionnellement, cette idée fausse était mise en avant pour essayer de légitimer de façon pseudo-scientifique l’esclavage et l’oppression des Noirs en « prouvant » que ceux-ci étaient « inférieurs ». (Pour une réfutation de ces mythes dans le contexte américain, voir notre article « La “courbe en cloche” et le génocide made in USA », Black History and the Class Struggle n° 12, février 1995).
Les catégories raciales sont le produit de rapports sociaux humains et non de la génétique – ce qui signifie que les identités et préjugés raciaux sont façonnés par le développement historique spécifique de la société au sein de laquelle ils existent. La population métisse se compose d’un mélange complexe des différents peuples qui se sont installés en Afrique du Sud au fil des siècles : esclaves venus d’Afrique de l’Est, du sous-continent indien et de l’Asie du Sud-Est ; colons blancs originaires de Hollande et d’autres pays d’Europe ; Khoïkhoï, San et autres peuples autochtones.
Il existait bien une hiérarchie raciale complexe dans la colonie du Cap à l’époque de l’esclavage. Mais la consolidation de ces peuples divers en une population métisse telle qu’elle existe aujourd’hui, c’est-à-dire en une caste de race-couleur de statut intermédiaire dans la hiérarchie raciale, s’est produite plus tard. Ce processus était étroitement lié à la formation d’une économie capitaliste en Afrique du Sud à la fin des années 1800. C’est ce que montre Ian Goldin dans son livre Making Race – The Politics and Economics of Coloured Identity in South Africa (1987) : « Ce n’est pas un hasard si la période qui a vu l’évolution d’une identité métisse distincte a aussi vu une transformation spectaculaire du travail », au fil des migrations de travail vers les villes de la colonie du Cap. Goldin décrit comment cette distinction est apparue parmi les travailleurs dans les années 1890 ; les employeurs sur les docks, dans les fermes et ailleurs ont alors divisé les travailleurs en « indigènes » (que l’on embauchait de préférence pour les emplois manuels non qualifiés les plus pénibles) et « gars du Cap » ou « Métis » (que l’on préférait pour les emplois d’artisan, comme charpentiers ou maçons).
La lutte de classe et le rôle des communistes
Il serait bien sûr erroné et extrêmement simpliste de penser que les rapports entre Noirs et Métis sont seulement faits d’antagonismes et de méfiance réciproque. A côté des exemples de conflits raciaux, il y a aussi des exemples notables de lutte contre les tactiques de diviser pour régner de la bourgeoisie. Contre ceux qui colportent des stéréotypes raciaux, il faut souligner que la population métisse n’est aucunement homogène (ni d’ailleurs non plus la population noire) : les attitudes politiques et sociales diffèrent considérablement d’un individu à l’autre, sur la base de l’origine de classe, de l’expérience personnelle et d’autres facteurs. De plus, les attitudes prédominantes dans la population métisse ne sont pas figées ; elles varient selon l’époque et l’endroit. Par exemple, le soutien à la DA est en général moins fort parmi les travailleurs métis des zones rurales (les régions agricoles du Cap-Occidental ainsi qu’une bonne partie du Cap-Nord) que dans les zones urbaines.
En termes d’intervention communiste, une priorité doit porter sur les industries où travailleurs noirs et métis sont intégrés sur le lieu de production, comme par exemple les usines automobiles du Cap-Oriental ou le secteur agricole du Cap-Occidental. Les divisions raciales entre Noirs et Métis nuisent aux intérêts matériels fondamentaux de la classe ouvrière, et le fonctionnement même de l’exploitation capitaliste oblige les ouvriers à s’organiser collectivement contre les employeurs. La lutte de classe crée les conditions objectives pour combattre et surmonter les divisions raciales et autres : chaque grève âprement disputée montre inévitablement que l’unité de classe est nécessaire contre les capitalistes.
Prenons la grève des ouvriers agricoles de 2012-2013 au Cap-Occidental. La grève a été particulièrement importante à De Doorns. Cette ville avait été en 2009 le théâtre de violents pogroms anti-immigrés, qui avaient contraint plus de 3 000 immigrés (principalement zimbabwéens) à se réfugier dans des camps de fortune. Certains disent que ces agressions auraient été déclenchées par les « labour brokers » [loueurs de main-d’œuvre] sud-africains qui, dans le but d’éliminer la concurrence de leurs homologues zimbabwéens, auraient incité des émeutes anti-immigrés en accusant les travailleurs zimbabwéens de « voler » les emplois des Sud-Africains. Cet exemple est loin d’être le seul. Il montre comment les fermiers blancs et des parasites comme les « labour brokers » divisent pour régner en faisant en sorte que les différentes catégories d’ouvriers agricoles continuent à subir une exploitation féroce : ils dressent les hommes contre les femmes, ceux qui ont un emploi fixe contre les saisonniers, les ouvriers métis contre les ouvriers noirs, etc.
Quand les grèves éclatèrent en 2012, les fermiers essayèrent d’utiliser la même tactique pour torpiller la grève en semant la division, avec le soutien du gouvernement du Cap-Occidental dirigé par Zille et la DA. Mais cela ne parvint pas à briser la solidarité et l’unité de cette grève combative qui transcendait les antagonismes raciaux et nationaux. Un dirigeant du comité de grève expliqua à Jesse Wilderman (de l’université de Wits) que « les gens étaient tous unis – Zims, Sothos, Métis, ceux qui parlaient le xhosa – tout le monde était uni […]. La grève a ressuscité la culture de lutte des années 1980 et nous étions vraiment unis, le groupe tout entier » (Farm Worker Uprising in the Western Cape : A Case Study of Protest, Organising, and Collective Action, 26 septembre 2014). Les grévistes furent confrontés à une répression féroce mais ils arrachèrent de modestes concessions avec une augmentation du salaire minimum de 69 à 105 rands (de 4 à 6 €) par jour.
En réaction à cette augmentation extrêmement maigre de salaires de misère, les fermiers racistes se livrèrent à toute une série de représailles pour intimider et persécuter les grévistes les plus combatifs. Les fermiers combinèrent ces représailles avec des provocations calculées destinées à attiser les divisions entre ouvriers. Certains fermiers firent venir de nouveaux ouvriers étrangers pour contourner l’augmentation du salaire minimum, certains auraient fait venir des ouvriers métis d’autres régions pour éviter d’embaucher les saisonniers actifs dans la grève, tandis que d’autres expulsèrent de leur logement à la ferme les ouvriers en fixe ayant participé à la grève. Ces mesures semblent avoir réussi à raviver dans certaines régions les vieilles divisions nationales et raciales réactionnaires. Wilderman rapporte ainsi qu’un groupe d’ouvriers qu’il a interviewés à De Doorns menaçait de répéter les pogroms de 2009.
C’est une leçon clé de cette grève et de ses suites : si les luttes économiques des travailleurs posent bien la question de la nécessité de l’unité de classe transcendant les divisions raciales et autres, elles ne peuvent pas par elles-mêmes forger cette unité de façon conséquente et durable. Pour cela il faut un parti ouvrier révolutionnaire de type bolchévique. Comme l’expliquait Lénine dans Que faire ? (1902), l’histoire montre que la classe ouvrière ne peut pas engendrer spontanément une conscience socialiste sur la seule base de sa propre activité. Cette conscience doit être introduite de l’extérieur, grâce à l’intervention d’un parti d’avant-garde qui a concentré les leçons de l’histoire de la lutte de classe internationale dans un programme marxiste révolutionnaire. Un tel parti ne limiterait pas son intervention aux luttes économiques immédiates de la classe ouvrière ; il devrait agir en tribun du peuple pouvant réagir à toute manifestation de tyrannie et d’oppression, quelle que soit la couche ou la classe de la population concernée.
Le Parti bolchévique construit par Lénine luttait avec acharnement pour les droits démocratiques de toutes les nationalités dans la Russie tsariste, qui était une « prison des peuples ». Au cœur de la position de Lénine sur la question nationale, il y avait la nécessité urgente pour les révolutionnaires prolétariens de prendre fait et cause pour les luttes contre l’oppression nationale et de se battre pour l’égalité de toutes les nations, de manière à déblayer les obstacles à l’unité de la classe ouvrière. Dans ses « Notes critiques sur la question nationale » (1913), Lénine écrivait : « Aux querelles nationales que se livrent entre eux les différents partis bourgeois pour des questions de langue, etc., la démocratie ouvrière oppose la revendication suivante : unité absolue et fusion totale des ouvriers de toutes les nationalités dans toutes les organisations ouvrières […], contrairement à ce que prêchent tous les nationalistes bourgeois. »
Si Lénine et les bolchéviks gagnèrent l’autorité politique nécessaire pour lutter pour l’unité de l’avant-garde prolétarienne par-delà les divisions nationales, c’est parce qu’on les connaissait comme les adversaires les plus résolus du chauvinisme grand-russe et de l’oppression de toutes les minorités nationales. Quand l’autocratie tsariste menaça de « noyer la révolution dans le sang des Juifs » à l’apogée de la Révolution de 1905, au mois d’octobre, la rumeur d’un pogrom antijuif se répandit à Saint-Pétersbourg. En moins de quelques heures, 12 000 ouvriers en armes avaient été mobilisés par le soviet (conseil) ouvrier pour repousser les bandes réactionnaires des « Cent-Noirs ».
Il existe d’importantes différences dans la forme que prend l’oppression nationale et raciale entre l’Afrique du Sud et la Russie tsariste. La plus significative : alors que la majorité des ouvriers qui firent la Révolution russe de 1917 étaient ethniquement russes (et luttaient contre des exploiteurs russes qui opprimaient d’autres nationalités), en Afrique du Sud l’écrasante majorité des travailleurs subissent une oppression nationale de la part d’une minorité blanche. De plus, les différents peuples qui habitent l’Afrique du Sud ne constituent pas des nations séparées car ils sont intégrés dans une seule économie. Malgré ces différences, l’approche de Lénine et des bolchéviks est tout à fait pertinente pour aborder les divisions raciales, tribales et autres parmi les opprimés dans ce pays, notamment la nécessité urgente de mobiliser le prolétariat pour défendre les immigrés.
La controverse sur les mesures préférentielles
L’affirmative action [mesures préférentielles] est l’une des questions qui focalisent les antagonismes raciaux. Les controverses à ce sujet se sont multipliées en 2011, en réaction à des propositions d’amendements à la Loi sur l’égalité dans l’emploi qui auraient fixé des objectifs d’emploi et des quotas reflétant la démographie nationale et non plus locale. Les Métis du Cap-Occidental ont à juste titre considéré cela comme une attaque raciste à leur encontre car cela aurait signifié qu’alors qu’ils sont majoritaires dans cette région, la part des emplois devant être occupés par des Métis serait fixée à environ 9 %. La logique de cette proposition est un programme raciste de transferts forcés de populations, ce qui est une des nombreuses directions réactionnaires que peut prendre la « construction de la nation » sous le capitalisme. C’est ce qu’a explicité Jimmy Manyi (à l’époque un des dirigeants du Black Management Forum avant de devenir porte-parole du gouvernement ANC), qui dans différentes interviews fustigeait la « concentration excessive » de Métis au Cap-Occidental.
Dans une veine nationaliste similaire, Manyi se plaignait aussi du nombre élevé d’Indiens ayant bénéficié de mesures préférentielles et du « Black Economic Empowerment » [Promotion économique des Noirs] ; il laissait entendre qu’ils devraient être exclus de ces deux programmes. Les modifications proposées aux mesures préférentielles ont été supprimées de la version finale de l’amendement suite à un arrêt du Tribunal du travail du Cap, mais une campagne anti-Indiens persistante s’est développée ces dernières années, notamment dans la province du Kwazulu-Natal. Elle est menée par des associations de patrons noirs qui essaient d’éliminer la concurrence des Indiens sur les marchés publics et autres. Des membres de l’ANC et de l’EFF de Malema soutiennent ce genre de saleté réactionnaire. Même si l’EFF se présente aujourd’hui en « défenseur » des Métis, et qu’il est soutenu par une partie des Métis du Cap-Occidental, il faut se souvenir que Malema et Floyd Shivambu, les dirigeants actuels de l’EFF, étaient des partisans déclarés de Jimmy Manyi en 2011, quand ils étaient à la tête de la Ligue de jeunesse de l’ANC.
Ces attaques racistes contre les minorités métisse et indienne contribuent à renforcer les divisions raciales et à pousser les travailleurs métis et indiens dans les bras de leurs pires ennemis. C’est ainsi que Solidarity, un syndicat réactionnaire dominé par les Blancs, a pu se faire passer pour un champion de la minorité métisse en attaquant devant les tribunaux les mesures préférentielles proposées. L’objectif de Solidarity est de supprimer complètement les mesures préférentielles, et plus largement de défendre les privilèges des Blancs, comme le montre sans ambiguïté une formule (supprimée depuis) affichée sur son site internet : « A cause de l’idéologie de la représentation, les masses ne profitent pas et les Blancs sont gravement désavantagés. »
Solidarity était partie civile de dix gardiens de prison (neuf Métis et un Blanc) qui n’avaient pas eu de promotion à cause des quotas basés sur la démographie nationale. Soyons clairs : tous les matons, qu’ils soient noirs, métis ou blancs, sont des ennemis jurés des travailleurs et des opprimés. Tout comme pour les policiers, leur travail, c’est la répression raciste au service des capitalistes. Ils n’ont pas leur place dans les syndicats ni dans aucune autre organisation ouvrière.
Nous défendons les mesures préférentielles contre les tentatives racistes de les supprimer, et nous sommes aussi contre les tentatives racistes d’exclure les Métis et les Indiens ; mais le but des communistes n’est pas de défendre le misérable statu quo sous le capitalisme. Les mesures préférentielles ne peuvent pas faire disparaître les discriminations racistes omniprésentes dans le travail et l’éducation, parce que ce genre de mesures présuppose le maintien du système capitaliste où les opprimés sont en concurrence pour une poignée d’emplois, dans une société où le taux de chômage est énorme.
Pour un gouvernement ouvrier centré sur les Noirs !
Il faut mener une bataille politique à l’intérieur des syndicats pour une nouvelle direction lutte de classe. Cette bataille doit être livrée à la fois contre les dirigeants traîtres pro-Alliance de la COSATU et contre leurs opposants réformistes comme la bureaucratie du NUMSA, le syndicat de la métallurgie. Une direction lutte de classe chercherait à unir les travailleurs – Noirs et Métis, hommes et femmes, salariés et chômeurs, etc. – dans une lutte commune, dont l’idée de départ serait que leurs intérêts sont tous fondamentalement incompatibles avec ceux des capitalistes. Aussi longtemps que les travailleurs se font une concurrence acharnée pour un nombre limité d’emplois, les patrons chercheront toujours à diviser pour régner afin d’affaiblir le mouvement syndical.
Il faut lutter pour le contrôle syndical sur l’embauche, et des projets spécifiques gérés par les syndicats pour aller chercher et former les travailleurs des catégories les plus opprimées. Il faut lier cela au combat pour des emplois pour tous en exigeant que le travail disponible soit partagé, sans perte de salaire, entre tous ceux qui sont en mesure de travailler. Il faut se battre, suivant les principes de la lutte de classe, pour briser le système d’esclavage des « labour brokers » en mobilisant les syndicats dans une lutte pour des emplois fixes pour tous les travailleurs sous contrat, un salaire égal à travail égal, des conditions syndicales et une pleine protection syndicale pour tous. Il faut aussi se battre pour les pleins droits de citoyenneté pour tous ceux qui ont réussi à arriver ici.
Le document-programme de l’ANC « Les mesures préférentielles et la nouvelle constitution », écrit par Albie Sachs en 1994, affirme explicitement que les mesures préférentielles ont été choisies comme alternative à la solution évidente de commencer à réparer les injustices monumentales du pouvoir de la minorité blanche ; cette alternative aurait consisté à « confisquer les bénéfices de l’apartheid et les partager entre ceux qui avaient été dépossédés ».
Cela n’a bien sûr jamais été dans l’intention de l’ANC, déjà parce que ce parti est déterminé à préserver le capitalisme. Cela mène à s’interroger sur la cause de la perpétuation des divisions raciales et tribales au sein des masses non blanches. Tout comme les autres manifestations nombreuses d’arriération économique et sociale, elles sont l’héritage raciste de la domination impérialiste et de l’apartheid, et elles ne peuvent être résolues sous le capitalisme. La théorie de la révolution permanente de Trotsky est la seule à montrer la voie vers la modernisation économique et sociale des pays à développement capitaliste retardataire. Celle-ci s’applique à l’Afrique du Sud à travers le mot d’ordre d’un gouvernement ouvrier centré sur les Noirs.
Un logement décent pour les millions de personnes vivant dans les townships, les camps et les villages de squatters – y compris des logements racialement intégrés –, une éducation gratuite et de qualité, l’éradication de la lobola [le prix de l’épousée] et des autres pratiques patriarcales traditionnelles qui oppriment les femmes : pour accomplir tout cela, il faut renverser le capitalisme du néo-apartheid. Un gouvernement ouvrier centré sur les Noirs en Afrique du Sud commencerait par exproprier les « randlords » et leurs hommes de paille noirs et s’emparer des « bénéfices de l’apartheid » et des moyens de production. Sous un gouvernement ouvrier, ces ressources ne seraient pas utilisées seulement pour redistribuer les richesses, mais plus fondamentalement pour réorganiser et augmenter la production sur une base socialiste ; c’est ce qui est vraiment nécessaire pour réaliser la modernisation économique et sociale dont le besoin est si criant.
La réussite de la transformation socialiste dépendra fondamentalement de l’extension internationale de la révolution, notamment aux centres impérialistes. La révolution prolétarienne internationale signifiera l’expropriation et le contrôle centralisé des richesses productives de l’Amérique du Nord, de l’Europe et du Japon. L’utilisation intensive et rationnelle des ressources économiques, et en particulier des investissements utilisant la technologie la plus avancée, provoqueront une augmentation qualitative de la productivité, ce qui permettra ainsi d’arriver rapidement à une économie totalement automatisée. Le formidable accroissement de la production qui en résultera permettra un transfert massif de ressources productives vers les pays moins avancés d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine.
La victoire de la révolution prolétarienne à l’échelle mondiale ne sera bien sûr pas une tâche facile. Mais c’est la seule alternative à la barbarie capitaliste. Comme l’expliquait la « Déclaration de principes et quelques éléments de programme » de la LCI (1998), cette victoire
« mettrait une abondance matérielle encore inimaginée au service des besoins de l’humanité, créerait les conditions permettant d’éliminer les classes, d’éradiquer l’inégalité sociale basée sur le sexe et d’abolir la signification même, au niveau social, de race, de nation et d’ethnie. Pour la première fois, l’humanité saisira les rênes de l’histoire et contrôlera la société, sa propre création, ce qui se traduira par une émancipation du potentiel humain dépassant ce qu’on peut imaginer aujourd’hui et par un bond en avant monumental de la civilisation. C’est alors seulement qu’il sera possible de réaliser le libre développement de chaque individu, condition du libre développement de tous. »
C’est ce pour quoi se bat Spartacist/South Africa, section sud-africaine de la Ligue communiste internationale. Nous disons à ceux qui cherchent une alternative au racisme et à l’oppression épouvantables du capitalisme du néo-apartheid : notre programme trotskyste révolutionnaire et internationaliste est la solution.
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/216/afrsud.html
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A bas le régime militaire! L’Algérie secouée par la révolte des masses (2001)

https://archive.is/Op135
Déclaration de la Ligue communiste internationale A bas le régime militaire!
L’Algérie secouée par la révolte des masses
Reproduit du supplément au Bolchévik no. 156, printemps 2001
30 juin—Ces dix dernières semaines, l’Algérie a été secouée par la révolte populaire qui monte contre le régime sanguinaire du président Abdelaziz Bouteflika. Cela a commencé par des manifestations contre la terreur policière qui sévit en Kabylie (à l’est d’Alger) vis-à-vis de la minorité opprimée berbère, mais cela s’est rapidement étendu aux masses de jeunes chômeurs et déshérités arabes de villes et bourgades dans tout le pays. Loin de calmer la révolte, la réaction brutale du régime militaire n’a fait qu’intensifier la colère des masses, et en particulier de la jeunesse chez qui le taux de chômage s’élève à 80%. «Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts! » disait une des banderoles de la manifestation du 14 juin à Alger. Un million de personnes ont participé à cette manifestation, ce qui en fait la plus grande manifestation de toute l’histoire de l’Algérie. Le Quotidien d’Oran, un journal bourgeois, disait que le pays est «au bord de l’insurrection. »
Après presque quarante ans de régime nationaliste bourgeois et une dizaine d’années de guerre civile meurtrière entre les tortionnaires de l’armée et les réactionaires islamistes, ce qu’il faut aujourd’hui en Algérie c’est une polarisation de classe. La révolte des masses a commencé lorsque la police a tiré et tué un jeune Kabyle lors des manifestations de commémoration du Printemps berbère (révolte quasi-insurrectionnelle en 1980 pour demander essentiellement la reconnaissance officielle du Tamazight, la langue berbère). Les berbères, comme les Indiens américains, sont la population d’origine en Afrique du Nord. Après la conquête arabe, ils ont été pour la plupart repoussés dans les régions montagneuses ou isolées. Aujourd’hui en Algérie et au Maroc, où ils vivent pour la plupart, ils sont victimes d’une arabisation forcée et d’une discrimination culturelle et linguistique.
Mais alors que le Printemps berbère s’était limité à la Kabylie, les manifestations aujourd’hui s’étendent aussi à la majorité arabe, en colère étant donné le chômage, le manque de logements, la corruption et la répression gouvernementale. Les masses qui sont descendues dans la rue s’attaquent ouvertement au régime de Bouteflika aux cris de «Pouvoir assassin! » et « y en a marre de ce pouvoir! »
Les répercussions potentielles de la révolte actuelle vont beaucoup plus loin que les frontières de l’Algérie, troisième producteur de gaz naturel dans le monde. Dans toute l’Afrique du Nord, les masses travailleuses, la paysannerie pauvre et les opprimés souffrent sous le joug de l’exploitation impérialiste et de l’austérité imposées par l’intermédiaire des gouvernements nationalistes locaux. Dans la France impérialiste (et en Espagne dans une moindre mesure), il y a de grosses concentrations de travailleurs d’origine maghrébine et ceux-ci constituent une composante stratégique de la classe ouvrière industrielle. Dans toute la France, il y a des explosions de révolte dans les banlieues. Les jeunes des minorités ethniques parmi lesquels il y a énormément de chômage et qui sont victimes de discriminations racistes systématiques, expriment leur juste rage en s’en prenant aux flics, forces d’occupation, souvent en attaquant les commissariats.
Comme l’ont dit nos camarades de la Ligue trotskyste de France dans un tract le 15 juin (reproduit ci-dessous), ces ouvriers maghrébins doublement opprimés sont un pont vivant entre le prolétariat multiethnique en France et les travailleurs des semi-colonies; ils pourraient servir de catalyste à la lutte révolutionnaire dans le ventre de la bête impérialiste. Cela s’est bien vu lors de la manifestation de solidarité de plusieurs dizaines de milliers de personnes à Paris le 17 juin, où ce tract de la LTF a été distribué. C’était la mobilisation algérienne en France la plus importante depuis la guerre d’Algérie.
Pour la libération des femmes par la révolution socialiste!
En Kabylie, beaucoup de femmes se sont jointes aux manifestations, quelque chose qui s’est rarement vu depuis la guerre d’indépendance de 1954-1962 contre la France. La dernière fois que des femmes algériennes sont descendues dans la rue en masse, c’est au début des années 1990, en réponse aux assassins intégristes du FIS (Front islamique du Salut) et son Armée islamique du Salut (AIS), ainsi qu’au GIA (Groupe islamique armé) encore plus sanguinaire, qui s’attaquaient aux femmes non voilées, aux syndicalistes et aux intellectuels laïques et les assassinait. Mais ces manifestations étaient subordonnées au régime militaire nationaliste, qui lui-même applique des lois réactionnaires anti-femmes. Après son arrivée au pouvoir suite à la victoire contre le colonialisme français en 1962, le FLN a imposé l’«arabisation» aux berbères et la loi islamique aux femmes, comme codifiée dans le Code de la famille de 1984. Un parti d’avant-garde ouvrier, agissant en tribun populaire, lutterait contre toutes les manifestations de chauvinisme arabe et de préjugés anti-femmes et anti-homosexuels. A bas le Code de la famille! Pour la séparation de la religion et de l’Etat!
La gauche algérienne sacrifie la lutte pour les droits des femmes afin de se mettre à la remorque des nationalistes au pouvoir, ou des islamistes, ou des deux. La soi-disant «extrême » gauche française, qui capitule devant les sociaux-démocrates qui gouvernent l’impérialisme français, fait preuve de la même indifférence révoltante. La lutte pour la libération des femmes, que ce soit l’opposition au voile ou la lutte pour le droit à l’avortement, est une question stratégique et explosive en Algérie. Lorsque la Ligue communiste internationale a insisté là-dessus cela a fait pousser les hauts cris à un certain Damien Elliott, alors porte-parole de l’aile gauche du Secrétariat unifié [de feu Mandel], juste au moment où la guerre civile avec les intégristes éclatait. Montrant le même mépris que la bourgeoisie française vis-à-vis de son ancienne colonie, Elliott déclarait en 1992 que la lutte pour le droit à l’avortement, c’est bien à Paris mais qu’en Algérie, c’est une « imbécillité ultra-gauchiste »!
En 1979, le Secrétariat unifié comme les sociaux-démocrates groupés autour du Socialist Workers Party britannique de feu Tony Cliff (et toute une série de groupes centristes) se sont enthousiasmé pour la « révolution islamique» de Khomeiny en Iran, alors même que celui-ci emprisonnait et tuait des milliers de militants de gauche. Dans les années 1980 ces groupes se rangeaient derrière les impérialistes et s’opposaient à l’armée soviétique qui combattait les intégristes islamistes en Afghanistan. Au fond ce qui conduisait ces soi-disant organisations de gauche à se réjouir alors que la réaction islamiste férocement anti-femmes s’étendait dans la région, c’est leur antisoviétisme et leur capitulation devant leur propre bourgeoisie. Aujourd’hui, le Secrétariat désunifié et les cliffistes dont la pseudo-internationale vient d’éclater l’année dernière, ont une part de responsabilité dans le fait que l’Iran et l’Afghanistan sont aujourd’hui un enfer pour les femmes. Nous, la Ligue communiste internationale, disons: Non au voile! Avortement libre et gratuit! Pleins droits démocratiques pour les homosexuels!
Les impérialistes ont de toute évidence peur que les soulèvements en Algérie soient le début d’un incendie qui embrase toute l’Afrique du Nord. Le mois dernier, au sommet de l’Union européenne à Göteborg en Suède, les chefs d’Etat réunis ont demandé au régime algérien de prendre « une initiative politique de grande ampleur pour surmonter cette crise ». Les gouvernements européens ont donné une idée de quel genre d’initiative ils ont en tête quand ils ont donné leur approbation aux flics suèdois qui ont tiré sur des manifestants « anti-mondialisation ».
Récemment au Maroc, dans la bourgade de Beni Tadjit, située dans une région pétrolifère près de la frontière algérienne, une émeute a éclaté et donné lieu à quatre jours d’échauffourées avec l’armée, après qu’un jeune berbère ait été tué. Maroc Hebdo avertissait: « Et des Beni Tadjit, il y en a des centaines au Maroc. Un rien peut les faire basculer dans l’expression d’une révolte diffuse, mais violente, contre l’oubli, l’isolement, le chômage et la misère. » En Egypte, pays qui a la classe ouvrière la plus importante d’Afrique du Nord, il y a d’ailleurs eu ces dernières années une augmentation des luttes ouvrières, grèves et occupations contre les privatisations.
Les généraux algériens et leurs petits copains affichent leur richesse avec arrogance mais ils imposent les diktats du FMI qui ont réduit les salaires de moitié, et des produits de première nécessité, qui autrefois étaient subventionnés, sont maintenant pratiquement inaccessibles. Le sud de l’Algérie, avec ses puits de pétrole et de gaz naturel, a été essentiellement transformé en enclave impérialiste coupée de la population algérienne. Pour préparer les privatisations du secteur industriel nationalisé imposées par le FMI, des dizaines de milliers d’ouvriers ont été jetés à la rue. Le gigantesque complexe sidérurgique d’El Hadjar à Annaba a réduit de moitié son personnel. Pourtant ces ouvriers ont donné une indication de leur puissance sociale lorsqu’ils se sont mis en grève contre les licenciements et un gel des salaires en mai 2000. Les gendarmes ont tiré des grenades lacrymogènes et des balles en caoutchouc dans une manifestation de 9000 grévistes. Mais ce qui a mis fin à la grève c’est la direction de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) qui a des liens étroits avec le régime militaire.
Il n’est pas surprenant qu’avec la politique de la direction de l’UGTA, la classe ouvrière organisée ait été remarquablement absente des récentes manifestations, du moins en tant que force politique indépendante. Le FFS (Front des Forces socialistes) quoique discrédité à cause du rôle d’avocat pour les intégristes islamiques qu’il a joué, allant jusqu’à former un alliance avec le FIS à l’initiative des impérialistes en 1995, a joué un rôle proéminent et souvent dirigeant dans ces manifestations. Même le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), qui a des liens étroits avec les durs de l’armée et qui est resté dans le gouvernement de Bouteflika jusqu’au premier mai dernier, a essayé récemment de se redonner de la crédibilité en tant que force d’opposition.
Les syndicats pourraient être un instrument pour l’unité de la classe ouvrière, incluant tant les berbères que les arabes, dans la lutte contre le régime militaire. La tâche urgente à laquelle sont confrontés les ouvriers algériens, berbères et arabes, c’est de forger un parti d’avant-garde léniniste pour diriger le prolétariat à la tête de tous les opprimés, vers la prise du pouvoir d’Etat. Cela signifie avant tout un combat politique pour que le prolétariat prenne conscience de son rôle révolutionnaire, pour briser l’étau de la direction de l’UGTA, et extirper l’influence tant des intégristes islamiques que des nationalistes qui se font passer pour des oppositionnels au régime parmi les masses populaires.
Pour l’internationalisme léniniste!
C’est précisément cette tâche cruciale que l’Internationalist Group (IG) centriste fait passer sous la table. L’IG a publié un des articles les plus substantiels de tous les groupes de gauche sur les événements actuels, et l’a posté en français sur son site web sous l’en-tête L’Internationaliste (juin 2001). Comme c’est assez typique pour ce groupuscule composé de renégats du trotskysme de la LCI, l’IG remplit ses pages de phraséologie apparemment orthodoxe contre le régime nationaliste et les intégristes islamiques, déclarant dans son titre: « Une seule solution: la révolution prolétarienne! » Mais tout ceci n’est qu’un écran de fumée. L’IG camoufle ou nie de bout en bout qu’il y a des obstacles politiques qu’une avant-garde trotskyste doit combattre et vaincre pour gagner la classe ouvrière au programme de la révolution prolétarienne.
D’abord l’IG fait passer l’UGTA pour meilleure qu’elle n’est, et argumente que:
«A l’époque où l’appareil du gouvernement FLN contrôlait toutes les organisations sociales... l’UGTA était un appareil corporatiste, une courroie de transmission du parti unique bourgeois. A la suite de la décomposition et défenestration du FLN, cette relation étroite s’est distendue.... Aujourd’hui la direction de la centrale syndicale a tissé des liens avec plusieurs partis bourgeois, principalement le RND, le FLN et le RCD.»
Mais tous ces partis ont des liens avec le régime militaire et, comme l’admet l’IG, le plus important, le RND (Rassemblement national démocratique) a été mis en place comme instrument politique de l’armée par la bureaucratie de l’UGTA! De toute façon la ligne de l’IG pue le cynisme. Au Mexique l’IG accuse la CTM, fédération syndicale corporatiste, d’être une organisation de patrons, « un instrument direct de l’Etat bourgeois » (Cf. « Mexico: NAFTA’s Man Targets Labor » [Mexico, l’homme de l’ALENA s’attaque à la classe ouvrière], Workers Vanguard no 748, 15 décembre 2000). L’UGTA est-elle ou a-t-elle donc été aussi un instrument direct de l’état bourgeois?
L’IG prétend être pour « l’égalité de droits pour l’arabe, le tamazight et le français », mais en même temps se réjouit que la soi-disant « absence de slogans revendiquant la reconnaissance constitutionelle du tamazight » dans certaines des manifestations berbères « pourrait être un point de départ pour poser la nécessité d’un programme internationaliste capable de mobiliser les ouvriers arabophones dans une lutte de classe révolutionnaire. » C’est tout simplement une capitulation au nationalisme dominant en Algérie, celui de la majorité arabe. Le point de départ pour mobiliser les ouvriers arabes sur une base internationaliste c’est de les gagner à défendre activement les droits de la minorité berbère, pas de passer la question sous la table.
Le plus révélateur de la capitulation de l’IG au nationalisme algérien c’est le fait que dans un article de 23 pages on ne trouve que trois phrases éparses qui se réfèrent au prolétariat français. Dans un pays semi-colonial comme l’Algérie, la lutte pour la révolution socialiste dans le bastion impérialiste est central à une perspective révolutionnaire. Mais pour l’IG ce n’est qu’une petite remarque à mentionner au passage.
Pour essayer de nier l’existence des obstacles qui s’élèvent devant les masses, l’IG se décarcasse pour minimiser le danger que représentent les intégristes. Tout en dénonçant la réaction islamique, l’IG, cynique, attaque notre article «La guerre civile saigne l’Algérie » (Cf. Le Bolchévik n° 145, printemps 1998) prétendument « imprégné du sentiment que tout était perdu et que la victoire des islamistes était proche [...] précisément au moment où les groupes islamistes armés étaient endigués par l’armée.» La touchante confiance de l’IG dans la capacité des nationalistes bourgeois de liquider les intégristes islamistes est démentie par sa propre admission que malgré le cessez-le-feu de 1997, rien que l’année dernière, 9000 personnes ont été massacrées. Notre mise en garde à l’époque reste tout aussi juste aujourd’hui:
« L’armée ou une partie de celle-ci, pourrait bien appliquer tout ou une partie du programme réactionnaire du FIS. Les forces de répression pourraient ne pas se limiter à emprisonner les dirigeants et agitateurs du FIS et se retourner contre, en particulier, le mouvement ouvrier. »
L’IG est si pressée de prendre ses désirs pour des réalités et de dire que les intégristes n’ont plus d’influence qu’il va jusqu’à généraliser au-delà des frontières de l’Algérie, et qualifie de défaitiste notre affirmation que « la “Révolution iranienne” de 1979 a ouvert une période d’ascendance politique de l’islam dans le monde historiquement musulman. » (« Déclaration des principes et quelques éléments de programme », Spartacist édition française n° 32, printemps 1998). L’Iran est toujours sous le joug de la théocratie islamiste qui est venue au pouvoir en 1979. Cette même année, les moujahedines soutenus par la CIA ont commencé une guerre de dix ans contre les troupes soviétiques en Afghanistan, qui est aujourd’hui sous la coupe des talibans fanatiques. La guerre civile d’Algérie est d’ailleurs alimentée par l’Islam politique montant, y compris les milices intégristes comme le GIA dont l’origine est dans la guerre d’Afghanistan, financée par les USA. De plus, les intégristes islamistes constituent aujourd’hui les forces principales qui cherchent à se faire passer pour une opposition au nationalisme bourgeois aux yeux des masses populaires d’Egypte, des territoires occupés palestiniens ou d’Indonésie.
L’IG camoufle le danger de la réaction religieuse pour mieux capituler devant la direction actuelle du « mouvement de masse ». Ils ne veulent pas reconnaître l’impact énorme qu’a eu la contre-révolution capitaliste en Union soviétique, qui a fait régresser le niveau de conscience politique du prolétariat dans le monde entier. L’IG au lieu de cela capitule devant cette régression et confond délibérément le désir de lutter des travailleurs avec la conscience révolutionnaire qu’il faut pour triompher sur la bourgeoisie. Dans la pratique cela les conduit à faire passer des forces qui sont hostiles à la classe ouvrière pour meilleures qu’elles ne sont et à se mettre à leur remorque. La tâche des marxistes ce n’est pas simplement de s’enthousiasmer sur la lutte des classes, mais de diriger cette lutte vers la victoire en établissant une dictature du prolétariat à l’échelle internationale.
–Traduit de Workers Vanguard n° 761, 6 juillet 2001
Paris, le 15 juin—Le meurtre le 18 avril par la police de Massinissa Guermah, un lycéen de 18 ans, à Beni-Douala en Kabylie, a mis le feu aux poudres d’une explosion de colère qui a embrasé la Kabylie. Les jeunes s’en sont pris aux mairies, aux commissariats, à tous les symboles de l’Etat bourgeois algérien et même des partis bourgeois berbères, le RCD et le FFS. La féroce répression du gouvernement de Bouteflika a déjà fait une centaine de morts et des milliers de blessés, mais les manifestations se succèdent en Kabylie, à Alger, à Oran, et aussi maintenant dans le pays chaoui au Sud-Est du pays. Hier la manifestation d’un million de personnes à Alger s’est soldée par une dizaine de morts et des centaines de blessés. A bas la répression du gouvernement algérien contre les Berbères! Libération immédiate des jeunes emprisonnés!
Les jeunes qui sont descendus dans la rue, autour du vingt-et-unième anniversaire de la révolte du Printemps berbère de 1980, exigent la reconnaissance de leur propre langue, le tamazight. Ils protestent aussi contre la misère et le chômage de masse qui frappe officiellement 30% de la population (et bien plus dans la jeunesse), le manque cruel de logements, la corruption rampante, et le mépris et l’injustice dont ils sont victimes en permanence de la part de l’Etat. Le pays est saigné par une guerre civile qui a fait plus de 100000 morts, tués par des groupes islamistes ou par l’armée et ses troupes spéciales. Cette guerre est la conséquence de la faillite des nationalistes bourgeois au pouvoir. Le développement de l’intégrisme islamiste en un mouvement de masse reflétait de façon réactionnaire l’absence d’une alternative communiste, ainsi que l’impasse manifeste du nationalisme bourgeois, notamment après le massacre des jeunes en 1988. Nous avons constamment refusé de soutenir tant le régime militaire que les islamistes, que ce soit dans les élections de 1992 ou dans la guerre civile qui s’en est suivie.
Plus que tout, c’est la classe ouvrière que craint le gouvernement, car c’est la seule force sociale qui ait la puissance pour diriger les Berbères, les paysans pauvres, les jeunes chômeurs, les femmes et tous les opprimés dans un assaut révolutionnaire contre l’ordre capitaliste. Le 20 mars, à peine un mois avant le début de la révolte, les travailleurs du pétrole partaient en grève contre la privatisation de la Sonatrach, et il y avait des débrayages dans d’autres secteurs. Ce jour-là, le Matin écrivait: «La fronde des travailleurs d’aujourd’hui préoccupe gravement les autorités algériennes. [...] Ce qui n’était ainsi qu’une menace sectorielle a fini par prendre les proportions d’une colère générale.»
Après la victoire contre le colonialisme français et l’indépendance en 1962, le pays a bâti un secteur industriel significatif, en utilisant les revenus pétroliers pour importer des usines entières. Ceci a créé un prolétariat industriel dans les industries lourde (comme par exemple le complexe sidérurgique d’El Hadjar ou la fabrique de camions de la SNVI à Rouiba) et légère et dans le transport, qui – avec les ouvriers du pétrole et du gaz qui produisent à eux seuls 35% du PIB – a une puissance sociale qui dépasse de loin son poids numérique.
La clé pour mobiliser cette puissance, c’est la construction de partis bolchéviques internationalistes, en Algérie et en France. Depuis l’indépendance, la classe ouvrière en Algérie est assujettie par le nationalisme bourgeois à sa propre classe dirigeante. La direction corporatiste de la fédération syndicale, l’UGTA, est directement liée au régime, et elle a fini par dénoncer son propre soutien initial à la manifestation pour la « défense des libertés démocratiques » à Alger le 7 juin. Un parti bolchévique lutterait pour que la classe ouvrière rompe avec le nationalisme bourgeois, et pour la gagner au programme de la révolution socialiste.
Les nationalistes algériens affirment qu’une nation homogène s’est forgée dans le creuset de la guerre d’indépendance. C’est un mensonge, comme le montrent la révolte actuelle en Kabylie, ainsi que les discriminations et la répression dont sont constamment victimes les Kabyles. Partout en Afrique, la «construction de la nation» n’est que le synonyme de l’oppression des groupes nationaux ou ethniques minoritaires par le groupe dominant. Le fait que les antagonismes nationaux et ethniques n’ont pas disparu mais se sont aiguisés en quelque sorte sous le régime nationaliste bourgeois, souligne la nécessité de renverser le capitalisme comme pré-condition à l’égalité nationale et au développement économique.
Le gouvernement cherche aujourd’hui à diviser la classe ouvrière en exacerbant le nationalisme dominant, celui de la population arabophone, contre les Berbères. Il faut forger un parti ouvrier d’avant-garde ayant un programme pour la prise du pouvoir. Un tel parti lutterait pour mobiliser la classe ouvrière, notamment les ouvriers arabophones, en défense des droits des Berbères. Les trotskystes appellent à une égalité complète entre toutes les langues utilisées en Algérie – l’arabe, le berbère et le français. A bas l’arabisation forcée! Les ouvriers au pouvoir accorderaient aux régions berbères le pouvoir politique pour administrer les questions d’ordre local ou régional, dans le cadre d’une politique décidée démocratiquement au niveau national. A ce stade les différentes régions berbérophones n’ont pas consolidé une nation, même si cela peut arriver si la répression s’intensifie encore de la part du régime militaire et/ou des intégristes qui sont virulemment chauvins arabes.
En Algérie les directions nationalistes berbères du RCD et du FFS sont complètement discréditées. Le RCD est complètement lié à l’aile «éradicatrice» de l’armée, alors que le FFS favorise la «réconciliation» avec les islamistes du FIS. Le Monde (29-30 avril) annonçait l’appel du FFS à l’Union européenne, y compris à la France, «pour l’envoi d’une mission d’investigation sur le terrain». Il est certain que l’armée algérienne a commis bien des crimes, mais de faire appel à l’impérialisme français c’est vraiment obscène, au moment même où les médias regorgent de «révélations» sur la torture systématique et les assassinats de masse commis par l’impérialisme français pendant la guerre d’Algérie (voir notre article paru dans le Bolchévik n° 156, printemps 2001). Ce que pense le gouvernement de front populaire de Jospin-Gayssot des jeunes Algériens, on peut le voir avec les déportations des sans-papiers qui essaient d’échapper à la misère et au désespoir en Algérie, avec les procès sans preuve et truqués contre de soi-disant «réseaux terroristes islamistes», avec le renforcement de la terreur policière pour réprimer les révoltes de jeunes issus de l’immigration dans les ghettos en France même, et avec l’exclusion raciste des lycées de jeunes femmes qui portent le foulard. Impérialisme français, bas les pattes devant l’Algérie! Pleins droits de citoyenneté pour tous ceux qui ont réussi à mettre les pieds en France!
La gauche algérienne a montré sa banqueroute il y a longtemps. Le Parti des travailleurs (PT) de Louisa Hanoune s’est raccroché au char du FIS depuis des années, par exemple lors de leur soutien à la grève réactionnaire du FIS en 1991, ou de l’alliance de Sant’Egidio de 1995 avec lui; lors des dernières élections ils ont reçu en sous-main le soutien du FIS pour se faire élire. Les intégristes islamistes les plus vicieux avaient été entraînés par la CIA en Afghanistan pour combattre l’Armée rouge. Les islamistes du FIS ont pour perspective de renforcer encore la chariah (loi islamique) contre les femmes, qui interdit le mariage avec des hommes non-musulmans, autorise la polygamie, rend le divorce presque impossible pour les femmes (sans parler du droit à l’avortement), et les relègue à un statut de mineures éternelles qui doivent «obéissance» à leur mari. La manifestation de milliers de femmes à Béjaïa le 4 juin contre la répression témoigne de la mobilisation des femmes à un niveau sans précédent depuis 1962.
Quant au Parti socialiste des travailleurs (PST), affilié au Secrétariat unifié dont fait partie Alain Krivine, ils ont une bureaucrate haut placée dans l’UGTA, ils soutiennent les comités de village en Kabylie et ne parlent pas de la centralité de la classe ouvrière; en guise de parti ils proposent des comités et coordinations sans base de classe, où le FFS bourgeois peut se réhabiliter. Toute la perspective du PST est de ramener le soulèvement actuel vers une «lutte démocratique et sociale contre le régime des tyrans en Algérie», c’est-à-dire une lutte demeurant dans le cadre du capitalisme. Ce groupe s’est toujours présenté comme une opposition loyale, voire ont soutenu ouvertement le régime nationaliste. Au début des années 60 leur dirigeant international, Michel Pablo, avait accepté un poste dans le régime de Ben Bella, et il y était resté alors que l’armée noyait dans le sang une révolte en Kabylie en 1963. Ils cherchent sans arrêt à faire pression sur le régime militaire pour qu’il soit plus «démocratique». Le but d’un tel crétinisme parlementaire c’est de dévier les luttes ouvrières vers le terrain parlementaire; c’est une perspective vraiment suicidaire dans un pays ravagé par la guerre comme l’Algérie, sous la botte de l’impérialisme, où la démocratie bourgeoise relève des châteaux en Espagne.
La faillite complète des nationalistes bourgeois au pouvoir confirme de façon frappante – par la négative – l’exactitude de la théorie de la révolution permanente de Léon Trotsky, qui a été prouvée par l’expérience de la Révolution bolchévique de 1917. Comme nous l’écrivions dans le Bolchévik (n° 145, printemps 1998):
«Trotsky a expliqué que dans les pays économiquement arriérés, la faible bourgeoisie nationale – reliée par un millier de ficelles à l’impérialisme et apeurée devant sa “propre” classe ouvrière – est incapable de réaliser les buts des révolutions bourgeoises classiques telles que la Révolution française de 1789. Il écrivait que la solution véritable et complète de leurs tâches démocratiques et de libération nationale ne peut être que la dictature du prolétariat, qui prend la tête de la nation opprimée, avant tout de ses masses paysannes (la Révolution permanente, 1930). La libération véritable des pays coloniaux et semi-coloniaux ne peut être réalisée qu’à travers le renversement du capitalisme par la révolution socialiste. Pour éviter que cette lutte ne soit étranglée par l’arriération, la pauvreté et l’intervention impérialiste, elle doit nécessairement être reliée à la lutte pour la révolution prolétarienne au coeur des métropoles impérialistes.»
Les ouvriers d’origine algérienne qui occupent une place stratégique dans l’industrie en France, notamment dans l’automobile, représentent un pont vivant pour lier la lutte révolutionnaire entre les deux pays.
Pendant des années la classe ouvrière algérienne a été écrasée par une guerre civile sanglante. Celle-ci continue, mais aujourd’hui il y a la possibilité tangible d’une polarisation de la société sur une base de classe. Cela exige l’indépendance politique complète et inconditionnelle du prolétariat, incarnée par la direction d’un parti d’avant-garde léniniste. C’est la perspective de la révolution permanente de Trotsky. C’est pour cette perspective que combat la Ligue communiste internationale.
http://www.icl-fi.org/francais/oldsite/Algeria.htm
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La « mort du communisme » et l’état idéologique du monde postsoviétique - notes critiques (Part 2) (Mars 2010)

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Sur la fin et les moyens : un rappel historique
Dans le chapitre V de l’Etat et la révolution, dans la section sur « La phase supérieure de la société communiste », Lénine écrivait :
« Du point de vue bourgeois, il est aisé de traiter un semblable régime social de “pure utopie”, et de railler les socialistes qui promettent à chaque citoyen le droit de recevoir de la société, sans aucun contrôle de son travail, autant qu’il voudra de truffes, d’automobiles, de pianos, etc. C’est à des railleries de cette nature que se bornent aujourd’hui encore la plupart des “savants” bourgeois, qui révèlent ainsi leur ignorance et leur mentalité de défenseurs intéressés du capitalisme. »
Par le terme « savants bourgeois », Lénine désignait les intellectuels qui de leur propre aveu soutenaient le système économique capitaliste et lui trouvaient des justifications. Il ne rangeait pas dans cette catégorie les porte-parole idéologiques de la Deuxième Internationale (socialiste) comme Karl Kautsky, qui se considérait comme un marxiste orthodoxe.
Une question différente est de savoir si en 1917-1918 les dirigeants de la droite des partis sociaux-démocrates de masse (comme Friedrich Ebert en Allemagne, Albert Thomas en France, Emile Vandervelde en Belgique) croyaient ou non subjectivement à une société socialiste future. Il est très probable que non. Mais ils n’ont pas non plus répudié publiquement le but traditionnel du mouvement socialiste en le qualifiant de projet utopique.
Au début de la Révolution allemande de novembre 1918, le Parti social-démocrate indépendant, une organisation centriste, présenta une série de conditions (revendications) pour un gouvernement de coalition avec le Parti social-démocrate (SPD), sur la base des conseils d’ouvriers et de soldats qui existaient alors. La première était : « L’Allemagne doit être une république socialiste. » Ce à quoi la direction du SPD répondit : « Cette revendication est le but de notre propre politique. Cependant, le peuple doit en décider à travers l’Assemblée constituante » (cité dans The German Revolution and the Debate on Soviet Power : Documents, 1918-1919 : Preparing the Founding Congress [La Révolution allemande et le débat sur le pouvoir soviétique : Documents, 1918-1919 : En préparation du Congrès de fondation], textes rassemblés par John Riddell, 1986). Quand ils s’attaquaient à la Révolution bolchévique et à l’Internationale communiste naissante, les dirigeants sociaux-démocrates condamnaient principalement la dictature du prolétariat comme une violation de la démocratie, qu’ils assimilaient à un type de gouvernement parlementaire élu au suffrage universel.
Il est ici utile de jeter un œil sur Moscou sous Lénine, un recueil de souvenirs écrit à la fin des années 1940 et au début des années 1950 par Alfred Rosmer, collègue et ami de Trotsky. Rosmer avait été anarchiste puis intellectuel syndicaliste révolutionnaire en France, avant d’adhérer à l’Internationale communiste nouvellement créée. Dans ce livre, Rosmer raconte la réaction initiale des sociaux-démocrates « orthodoxes » comme Kautsky et Jean Longuet et des anarchistes à l’Etat et la révolution de Lénine :
« C’était un livre extraordinaire et son destin était singulier : Lénine, marxiste et social-démocrate, était honni par les théoriciens des partis socialistes qui se réclamaient du marxisme : “Ce n’est pas du marxisme !” s’écriaient-ils, c’est un mélange d’anarchisme, de blanquisme - du “blanquisme à la sauce tartare”, écrivait l’un d’eux pour faire un mot d’esprit. Par contre, ce blanquisme et sa sauce étaient pour les révolutionnaires situés hors du marxisme orthodoxe, syndicalistes et anarchistes, une agréable révélation. Jamais pareil langage ne sortait de la bouche des marxistes qu’ils connaissaient. »
Louis-Auguste Blanqui (1805-1881) fut le dernier représentant majeur de la tradition communiste jacobine née avec la Conspiration des Egaux de Babeuf, à la fin de la Révolution française. La conception babouviste du communisme (développée dans une société pré-industrielle) était plutôt un communisme de distribution et de consommation que de production, pour mettre fin à la pénurie économique. Pourtant, en traitant Lénine de « blanquiste », Kautsky, Longuet et autres ne faisaient pas référence à cet aspect de la vision communiste jacobine. Quand ils parlaient du « blanquisme » de Lénine, ils voulaient dire le renversement de l’Etat capitaliste par une insurrection organisée et dirigée par un parti d’avant-garde révolutionnaire.
Comme le faisait remarquer Rosmer, l’Etat et la révolution fut bien accueilli par beaucoup d’anarchistes et de syndicalistes, dont certains pensaient que Lénine s’éloignait du marxisme pour se rapprocher de leur propre camp politique. Toutefois, certains anarchistes plus au fait en matière de doctrine comprenaient que si Lénine était d’accord avec eux sur la nécessité d’une insurrection pour renverser l’Etat bourgeois, il continuait de défendre, en le soulignant même, le programme marxiste de dictature du prolétariat en tant que transition vers une société pleinement communiste. A cet égard, Rosmer cite Erich Mühsam, anarchiste allemand emprisonné, qui écrivait en 1919 :
« Les thèses théoriques et pratiques de Lénine sur l’accomplissement de la révolution et des tâches communistes du prolétariat ont donné à notre action une nouvelle base […]. Plus d’obstacles insurmontables à une unification du prolétariat révolutionnaire tout entier. Les anarchistes communistes ont dû, il est vrai, céder sur le point le plus important de désaccord entre les deux grandes tendances du socialisme ; ils ont dû renoncer à l’attitude négative de Bakounine devant la dictature du prolétariat et se rendre sur ce point à l’opinion de Marx. »
Pour Mühsam, le « désaccord » entre Bakounine et Marx par rapport à la dictature du prolétariat concernait les moyens de parvenir au but commun : une société sans classe, égalitaire et sans Etat.
Nous savons tous que dans une polémique politique les idées et positions contre lesquelles personne n’argumente sont à leur manière aussi importantes que celles contre lesquelles on argumente. On n’argumente pas contre des positions que son adversaire ne défend pas, en particulier lorsqu’il y a un terrain d’entente. Par exemple, quand nous polémiquons contre les libéraux petits-bourgeois noirs et les militants de gauche aux Etats-Unis, nous ne cherchons pas à réfuter l’idée fausse avancée par certains racistes de droite que les Noirs sont « inférieurs » aux Blancs. En 1918-1920, Lénine et Trotsky écrivirent chacun une longue polémique contre Kautsky. Nulle part dans la Révolution prolétarienne et le Renégat Kautsky ou dans Terrorisme et communisme ils n’argumentent contre la position qu’une société communiste au sens marxiste est utopique, car Kautsky ne défendait pas cette position.
Avançons jusqu’à la fin des années 1930, lorsque le mouvement communiste international avait été complètement stalinisé. Intéressons-nous au jeune Maxime Rodinson, intellectuel juif français qui plus tard allait devenir un universitaire de gauche écrivant sur le Proche-Orient et la société islamique. Dans un essai de 1981, « Autocritique », il se rappelait ainsi l’état d’esprit qui l’avait poussé à rejoindre le Parti communiste français en 1937 (il allait le quitter en 1958) :
« Il y eut, il y a encore, dans l’adhésion au communisme, un engagement à une lutte qui devrait permettre à l’humanité d’accomplir un saut essentiel et éminemment bénéfique : en terminer avec un ordre qui produit en permanence la misère et le crime, qui asservit et condamne à une vie atroce ou à la mort sans phrases des millions de gens chaque jour dans le monde. Il s’agit de créer une humanité libérée où chacun pourra s’épanouir dans le plein développement de ses meilleures virtualités, où le faisceau des libres volontés déterminera l’administration des choses et le minimum de règles indispensables pour harmoniser les relations des êtres humains. »
– Peuple juif ou problème juif ? (1981)
En tant qu’intellectuel, Rodinson pouvait expliquer les objectifs libérateurs du marxisme mieux que les millions de jeunes ouvriers qui ont adhéré aux partis communistes de France, d’Italie, d’Inde, du Vietnam et d’ailleurs pendant l’époque stalinienne. Néanmoins, beaucoup de ces travailleurs – et certainement pas tous – étaient aussi motivés par une vision future de libération sociale dans tous les domaines. Ils ne considéraient pas seulement les partis communistes comme des instruments politiques pour défendre et favoriser leurs intérêts économiques et autres (par exemple nationaux) à l’intérieur du système capitaliste-impérialiste existant.
En général, les ouvriers avancés et les intellectuels de gauche qui soutenaient les partis sociaux-démocrates de masse ne partageaient pas la conception marxiste d’une société authentiquement communiste. Mais ils aspiraient aussi à une société radicalement différente et meilleure que celle qu’ils connaissaient. En 1961, Ralph Miliband, un intellectuel britannique social-démocrate de gauche, publia un livre sévèrement critique du Parti travailliste intitulé Parliamentary Socialism: a Study of the Politics of Labour [Le socialisme parlementaire : Etude sur la politique travailliste]. Le livre parut juste après que les dirigeants de l’aile droite eurent essayé, sans succès, de supprimer la Clause IV des statuts travaillistes de 1918. La Clause IV était généralement considérée comme le programme maximum du travaillisme : « D’assurer aux travailleurs manuels et intellectuels le fruit intégral de leur industrie et la distribution la plus équitable possible de celle-ci, sur la base de la propriété commune des moyens de production, de distribution et d’échange. » Décrivant la bataille autour de la Clause IV en 1959-1960, Miliband écrivait : « Face à la résistance violente [de la base ouvrière du parti] qu’elle rencontra, la proposition dut être abandonnée. » Dans les années 1980, personne n’aurait plus utilisé l’expression « socialisme parlementaire » pour résumer le programme ou même la doctrine officielle du Parti travailliste britannique. Et en 1995, la Clause IV fut supprimée du programme officiel du parti lors d’une conférence spéciale, malgré l’opposition de certains des plus gros syndicats.
Du début au milieu des années 1960, il y eut une radicalisation à gauche parmi la jeunesse, les étudiants et certains intellectuels plus âgés aux Etats-Unis. L’une des expressions institutionnelles de cela était la Conférence annuelle des universitaires socialistes à New York. En 1966, les organisateurs de cette conférence invitèrent l’historien marxiste Isaac Deutscher pour qu’il y fasse une présentation sur « l’homme socialiste ». A cette époque, le caractère culturel et psychologique d’une société vraiment socialiste, et comment les gens penseraient et se conduiraient, était une question qui intéressait beaucoup les jeunes intellectuels de gauche, non seulement aux Etats-Unis mais dans le monde entier. Par exemple, au début des années 1960, Che Guevara écrivait sur la possibilité d’éliminer le travail aliéné dans une Cuba « socialiste ». Pour une analyse rétrospective des conceptions de Guevara sur cette question, voir « Le stalinisme et l’“égalitarisme radical” : une analyse posthume », Spartacist [édition anglaise] n° 25 (été 1978). Dans sa présentation « de l’homme socialiste », Deutscher abordait de nombreuses questions auxquelles ne pense pas du tout la génération postsoviétique de militants de gauche.
Encore sur Huntington contre Fukuyama
Au début, mes réflexions sur la « mort du communisme » et la situation idéologique du monde postsoviétique se sont surtout développées lors de discussions informelles avec Norden entre 1991 et 1996, lorsqu’il a quitté notre organisation. Comme je l’ai noté plus tôt, Norden pensait que la « mort du communisme » était principalement une expression du triomphalisme impérialiste américain. Et donc il a souvent associé ce terme à la formule du « nouvel ordre mondial » que George Bush avait proclamé à l’époque de la guerre du Golfe de 1991 contre l’Irak. Norden croyait que si la majorité de la direction de notre tendance reconnaissait que le caractère de la période postsoviétique était marqué par une régression historique du niveau de conscience politique de la classe ouvrière au niveau mondial, c’était une capitulation devant les pressions du triomphalisme impérialiste américain.
Dans sa façon d’aborder cette question, Norden était influencé par les positions d’un intellectuel de droite (alors néoconservateur) américain, Francis Fukuyama, qui déclara que l’effondrement du bloc soviétique marquait la « fin de l’histoire ». Une version ultra-simplifiée de la thèse de Fukuyama sur la « fin de l’histoire » s’est largement répandue dans ce que l’on peut appeler le public américain instruit, le genre de personnes qui s’abonnent à la New York Review of Books et lisent à l’occasion Foreign Affairs. Je ne sais pas si Norden a vraiment lu Fukuyama. Je l’ai fait, et j’ai aussi lu ceux des idéologues bourgeois américains de centre-droit, dont Samuel P. Huntington et Zbigniew Brzezinski, qui étaient fortement en désaccord avec Fukuyama et sa vision idyllique du monde postsoviétique. Je reviens sur ce débat parce qu’il est utile pour comprendre le rapport entre la « mort du communisme » et les différents courants de l’idéologie bourgeoise postsoviétique, particulièrement (mais pas seulement) dans les pays capitalistes occidentaux.
Fukuyama a repris l’expression et le concept de « fin de l’histoire » du philosophe allemand Georg Hegel. Hegel avait utilisé cette expression pour décrire les conséquences historiques mondiales de la bataille d’Iéna, en 1806, lors de laquelle l’armée de la France napoléonienne avait vaincu le royaume de Prusse. Par la suite les Français occupèrent et gouvernèrent l’ouest et le sud de l’Allemagne. Hegel faisait partie des quelques intellectuels allemands en vue qui soutenaient et collaboraient avec le régime de Napoléon, qu’il considérait comme historiquement progressiste.
Le concept hégélien de la « fin de l’histoire » avait une composante négative et une composante positive. La composante négative était que l’idéologie dominante dans l’Europe féodale en déclin – la monarchie absolue sanctifiée et soutenue par les Eglises chrétiennes – avait perdu sa capacité à façonner le cours futur de l’histoire. La composante positive était que les principes libérateurs de la Révolution française tels que Hegel les concevait (représentés pour lui par Napoléon) étaient devenus hégémoniques dans le domaine des idées, et qu’à la longue un nouvel ordre socio-politique serait établi dans toute l’Europe, en conformité avec le nouveau zeitgeist (esprit du temps).
De la même manière, la version de Fukuyama de la « fin de l’histoire » avait des composantes négative et positive. La composante négative était, bien sûr, la « mort du communisme » :
« Même si le pouvoir communiste persiste dans le monde, il a cessé de refléter une idée dynamique et attirante. Ceux qui s’appellent encore “communistes” eux-mêmes se trouvent maintenant mener des combats d’arrière-garde pour conserver quelque chose de leur ancien pouvoir et leurs anciennes positions. Les communistes se retrouvent à présent dans la situation peu agréable d’avoir à défendre un ordre social vieilli et réactionnaire, depuis longtemps dépassé, comme ces monarchistes arriérés qui ont réussi à survivre au XXe siècle. »
– la Fin de l’histoire et le dernier homme (1992)
Fukuyama exprimait ici un argument commun à toutes les idéologies bourgeoises postsoviétiques.
Ce sont les conclusions positives qu’il avait tirées de l’effondrement du bloc de l’Est qui étaient l’axe central de sa thèse sur la « fin de l’histoire ». Il soutenait que les valeurs socioculturelles et les institutions politiques et économiques correspondantes du monde capitaliste occidental pouvaient l’emporter à l’échelle mondiale :
« C’est dans le cadre de ce décor que le caractère mondial de la révolution libérale actuelle prend une importance significative. Cela constitue en effet un témoignage supplémentaire qu’un processus fondamental est à l’œuvre, qui impose un schéma d’évolution commun à toutes les sociétés humaines, en bref, quelque chose comme une Histoire universelle de l’humanité dans le sens de la démocratie libérale. […] « Si nous en sommes à présent au point de ne pouvoir imaginer un monde substantiellement différent du nôtre, dans lequel aucun indice ne nous montre la possibilité d’une amélioration fondamentale ne notre ordre courant, alors il nous faut prendre en considération la possibilité que l’Histoire elle-même puisse être à sa fin » (souligné dans l’original).
L’idée de Fukuyama d’une « révolution libérale » universellement triomphante a été violemment critiquée par certains intellectuels en vue, porte-parole de l’impérialisme américain. Son principal adversaire était Samuel P. Huntington, qui opposait à la « fin de l’histoire » de Fukuyama sa propre thèse sur le « choc des civilisations ». Se référant spécifiquement à Fukuyama, il fit ce commentaire méprisant : « L’euphorie qui a suivi la fin de la guerre froide a engendré l’illusion d’une “harmonie” » (le Choc des civilisations, 1996). Il est certain que Huntington était d’accord avec Fukuyama qu’il n’y aurait plus jamais d’Etats puissants ou d’organisation politique internationale ayant un soutien de masse et prétendant représenter une alternative universelle, comme le communisme, au capitalisme de type occidental et à la « démocratie ». Mais il soutenait que beaucoup de pays dans le monde – en particulier la Russie, l’Orient islamique et la Chine – seraient dominés par des gouvernements anti-occidentaux et par des mouvements politiques basés sur des valeurs et traditions nationales et religio-culturelles :
« Dans ce monde nouveau les conflits les plus étendus, les plus importants et les plus dangereux n’auront pas lieu entre classes sociales, entre riches et pauvres, entre groupes définis selon des critères économiques, mais entre peuples appartenant à différentes entités culturelles. […] « L’Occident est et restera des années encore à venir la civilisation la plus puissante. Cependant, sa puissance relative par rapport aux autres civilisations décline. Tandis qu’il essaie de réaffirmer ses valeurs et de défendre ses intérêts, les sociétés non occidentales sont confrontées à un choix. Certaines tentent d’imiter l’Occident. D’autres, confucéennes ou musulmanes, s’efforcent d’étendre leur puissance militaire et économique pour résister à l’Occident et trouver un équilibre avec lui. L’axe central de la politique mondiale d’après la guerre froide est ainsi l’interaction entre, d’une part, la puissance et la culture de l’Occident, et, d’autre part, la puissance et la culture des civilisations non occidentales. »
Le débat Huntington/Fukuyama souligne que nous devons faire la différence entre la croyance en la « mort du communisme », omniprésente et encore actuelle, et le triomphalisme limité et de courte durée de l’impérialisme américain juste après la chute de l’Union soviétique.
En guise de brève conclusion
La question très importante à laquelle nous sommes confrontés peut être formulée de la manière suivante : est-il possible qu’un soulèvement spontané contre un gouvernement de droite, impliquant une partie substantielle de la classe ouvrière, puisse mener à une situation pré-révolutionnaire et même révolutionnaire (c’est-à-dire avec des organes de double pouvoir), alors que la majorité des ouvriers et autres travailleurs n’aspirent pas au socialisme ? Je pense que la réponse est oui. Si nous n’avons pas fait l’expérience d’un tel phénomène, nous ne devons pas l’exclure. Pour l’instant, notre tâche première est de propager la vision marxiste du monde, avec l’objectif de recruter un nombre relativement petit d’intellectuels de gauche et d’ouvriers avancés. Pour paraphraser John Maynard Keynes : quand les faits changeront, nos perspectives changeront aussi.
– Traduit de Workers Vanguard n° 949, 1er janvier
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/191/postsovietique.html
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Il faut défendre l’Etat ouvrier déformé chinois ! Pour la révolution politique prolétarienne ! Les « réformes de marché » en Chine (Part 2) (2006)

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Les dangers qui pèsent sur la Chine
En affirmant que la Chine est toujours un Etat ouvrier déformé, nous ne cherchons pas à nier ou à minimiser le poids social croissant à la fois des nouveaux entrepreneurs capitalistes en Chine continentale et de la vieille bourgeoisie chinoise expatriée à Taïwan ou ailleurs. La politique économique du régime stalinien de Pékin renforce de plus en plus les forces sociales qui donneront naissance à des factions et des partis soutenus par l’impérialisme et qui deviendront ouvertement contre-révolutionnaires quand le PCC ne pourra plus maintenir son monopole actuel du pouvoir politique.
Essayant de refaire ce qui s’est passé pour la destruction contre-révolutionnaire de l’URSS dans les années 1991-1992, les impérialistes cherchent à promouvoir une opposition politique en Chine qui s’appuierait principalement sur la nouvelle classe d’entrepreneurs capitalistes, sur des éléments de la bureaucratie et la couche de managers, de membres des professions libérales et de technocrates qui est liée au capital local et étranger. En même temps, les impérialistes (en particulier américains) font monter la pression militaire sur la Chine. Ils essaient par exemple d’encercler la Chine avec des bases militaires, comme en Asie centrale. Ils ont passé un accord de défense du bastion capitaliste offshore qu’est Taïwan avec le Japon et viennent de mettre en place un commandement intégré contre la Chine avec l’armée japonaise à Yokohama. Contrairement à l’Iran, l’Inde n’a pas signé le fameux « traité de non-prolifération nucléaire », et l’autorisation que les USA lui ont donnée de développer l’arme nucléaire est clairement pour faire pression sur la Chine. Le Pentagone développe activement ses projets visant à se doter d’une capacité de première frappe nucléaire efficace contre l’arsenal nucléaire limité de la Chine.
La question de la défense militaire inconditionnelle de la Chine contre les impérialistes n’est donc pas une question théorique seulement. C’est une question très concrète qui se pose quotidiennement au prolétariat international. Certes ici, en Europe, cela se remarque beaucoup moins car les pressions militaires de l’Europe (ou de la France) sont plus faibles dans la mesure où les impérialistes européens n’ont que des moyens militaires limités au niveau international pour intervenir dans le Pacifique (ce qui ne les empêche pas bien sûr d’envoyer des troupes à l’étranger dans leurs ex-colonies en Afrique ainsi qu’en Afghanistan, dans les Balkans, etc.). Face à de telles menaces, il est vital que la Chine modernise son armement. Face aux milliers de têtes nucléaires dont disposent les impérialistes, le développement de son armement nucléaire est aussi le seul moyen de les tenir sérieusement en respect. Mais la politique de la bureaucratie stalinienne, en affaiblissant le système de propriété nationalisée en Chine et en recherchant la conciliation avec l’impérialisme au niveau international, met en danger cette défense.
Les complices pro-impérialistes de la contre-révolution
Par rapport aux nombreux groupes qui se prétendent frauduleusement trotskystes ou influencés par le trotskysme et qui proclament que la « voie capitaliste » a triomphé de façon décisive en Chine, on peut dire globalement que, si c’était vrai, cela remettrait en question la nécessité et le caractère progressiste de la révolution prolétarienne dans les pays capitalistes ainsi que celle du pouvoir ouvrier. Car la Chine telle qu’elle existe aujourd’hui aurait un système capitaliste qui garantit la croissance rapide et ininterrompue des forces productives sans contractions cycliques (alors que, pour les marxistes, celles-ci sont inhérentes au capitalisme). En effet, depuis une vingtaine d’années, le taux de croissance de l’économie chinoise se situe entre 7 et 9 % par an, un rythme avec lequel les grandes puissances impérialistes ne peuvent rivaliser. Le poste le plus important des dépenses gouvernementales, et celui qui augmente le plus vite, se situe dans les investissements au niveau des infrastructures à un moment où le monde capitaliste tout entier s’adonne à l’austérité budgétaire. La Chine a traversé avec succès la crise financière asiatique de 1997-1998, puis la récession générale du monde capitaliste qui a suivi.
Le véritable objectif de ces réformistes, lorsqu’ils proclament que la Chine est déjà capitaliste, c’est de se donner une justification pour leur soutien aux forces anticommunistes pro-impérialistes à l’intérieur et à l’extérieur de la Chine, au nom de la promotion de la « démocratie » bourgeoise, tout comme ils avaient soutenu la contre-révolution « démocratique » de Boris Eltsine en URSS en 1991. Une minorité dans la direction du CIO de Peter Taaffe, auquel appartient la Gauche révolutionnaire en France, argumente au moins depuis 1998 pour que le CIO reconnaisse que la Chine est capitaliste, et elle a eu gain de cause récemment apparemment. Ils écrivent dans une brochure disponible sur leur site Internet Chinaworker : « Cela […] détermine quelle attitude le CIO, et au-delà de nous une partie importante du mouvement ouvrier international, doit adopter à l’égard du régime de Pékin. C’est un point de référence vital pour élaborer des perspectives pour l’avenir, par exemple lors de conflits internationaux, notamment dans le cas de Taïwan. […] En Chine, un régime que l’on pourrait décrire très bien comme nationaliste bourgeois s’est mis en place, qui joue un rôle de plus en plus impérialiste. Bien sûr il est impossible de parler d’impérialisme […] à moins qu’on accepte que le caractère de classe du régime chinois a changé. » Voilà qui a le mérite d’être explicite sur les motivations. Face aux possibilités grandissantes de conflit militaire, en particulier autour de Taïwan, les taaffistes ont changé de position pour se retrouver à défendre Taïwan contre les « impérialistes » chinois.
Taïwan est ethniquement, linguistiquement et historiquement chinois. Le 13 mars 2005, dans un communiqué commun des sections japonaise et américaine de la Ligue communiste internationale contre l’accord contre-révolutionnaire entre les Etats-Unis et le Japon sur Taïwan nous écrivions :
« Depuis la Révolution chinoise de 1949, d’où l’Etat ouvrier déformé chinois a émergé, Taïwan est pour l’impérialisme US un avant-poste de ses menées contre-révolutionnaires, de ses menaces militaires et de ses ingérences dans les affaires intérieures chinoises par l’entremise de la bourgeoisie chinoise fantoche. Depuis des temps immémoriaux, Taïwan fait partie de la Chine, et nous, trotskystes, serons aux côtés de la Chine dans l’éventualité d’un conflit militaire avec l’impérialisme sur la question de Taïwan […].
« Nous sommes opposés au plan des staliniens de réunification avec Taïwan selon la formule “un pays, deux systèmes”. Nous avançons au contraire un programme pour la réunification révolutionnaire de la Chine, qui requiert une révolution politique ouvrière contre la bureaucratie stalinienne sur le continent, une révolution socialiste prolétarienne à Taïwan pour renverser et exproprier la bourgeoisie, et l’expropriation des capitalistes de Hongkong. »
– cité dans le Bolchévik n° 172, juin 2005
On peut comparer avec Taaffe, le dirigeant du CIO, qui a écrit un article fin 2005 pour insister sur les droits « démocratiques » de Taïwan face à la Chine, ceci juste après que les militaires américains et japonais avaient signé leur accord dont je viens de parler. Taaffe écrit : « Néanmoins le régime chinois est une dictature. De plus, du point de vue des masses taïwanaises, celles-ci ne voudraient pas se mettre sous son contrôle, préférant les droits démocratiques, mêmes limités, dont elles bénéficient avec le régime démocratique bourgeois, ce qu’est le régime de Taïwan. » Les forces du CIO de Taaffe étaient littéralement sur les barricades d’Eltsine en Russie, avec le reste de la racaille contre-révolutionnaire en août 1991 ; ils ont directement pris part à la dévastation d’ordre historique qui a suivi la restauration capitaliste menée au nom de la « démocratie ». Nous avons au contraire lutté pour mobiliser la classe ouvrière soviétique pour balayer les barricades d’Eltsine et lutter pour une révolution politique prolétarienne. Et donc ici, sur la Chine, il n’est pas surprenant que les taaffistes continuent de semer les pires illusions dans le système capitaliste et la démocratie bourgeoise parlementaire. Taaffe déclare sans ambiguïté que le CIO sera à nouveau du côté des forces impérialistes et de leurs valets dans toute confrontation militaire avec la Chine.
La pénétration capitaliste en Chine
Les justifications pour affirmer que la Chine est déjà capitaliste sont basées sur le fait qu’il y a des capitalistes en Chine, que les entreprises d’Etat ont été restructurées, sur le fait que la propriété privée a été reconnue officiellement par le PCC, qu’il y a des Bourses, etc. Nous ne définissons pas la nature de classe de l’Etat, comme le font les réformistes, par le pourcentage de l’industrie nationalisée, par le nombre de services sociaux, d’éducation ou de santé gérés par l’Etat, mais à la lumière de l’élément déterminant qu’a été le renversement de l’Etat bourgeois chinois en 1949 et du fait que le capitalisme a été exproprié et l’Etat continue fondamentalement de défendre ces formes de propriété sociale.
Un élément clé pour nous, quand nous caractérisons la nature de classe maintenue de l’Etat ouvrier déformé chinois, c’est que la base du pouvoir politique de la bureaucratie stalinienne de Pékin continue de se trouver dans le noyau des secteurs collectivisés de l’économie chinoise. Aujourd’hui en Chine ils constituent le cœur de l’économie et ils continuent à dominer, même si ce n’est pas d’une manière particulièrement stable ou cohérente. En 2003, les entreprises d’Etat et celles contrôlées par le parti (sociétés par actions) employaient la moitié des ouvriers et employés chinois, et représentaient 57 % du produit industriel brut (McKinsey Quarterly, 2004).
Mais cette simple statistique masque la place stratégique de l’industrie d’Etat. Le secteur privé (incluant les entreprises étrangères) est constitué principalement d’industries légères utilisant beaucoup de main-d’œuvre et peu d’équipements lourds. L’industrie lourde, les secteurs de haute technologie, la production d’acier, des métaux non ferreux et des machines outils, les télécommunications, la production d’électricité, l’extraction pétrolière et gazière, le raffinage, les armements modernes, tout cela est essentiellement concentré dans les entreprises d’Etat.
Bien sûr, si la bureaucratie continue à préserver la propriété d’Etat, ce n’est pas parce qu’elle s’identifie subjectivement avec le socialisme, mais, comme l’écrivait Trotsky, seulement « par crainte du prolétariat ». Car la politique économique du régime du PCC est toujours contrainte par la terreur d’une agitation sociale – en particulier ouvrière, étant donné la taille et la puissance de la classe ouvrière – qui pourrait renverser son régime parasitaire. Les massacres perpétrés le 4 juin 1989 dans les quartiers ouvriers de Pékin ont été déclenchés par la bureaucratie quand la classe ouvrière chinoise a commencé à se mobiliser. Au début, les manifestations n’étaient qu’une agitation étudiante pour la libéralisation politique et contre la corruption. Quand les premières unités militaires ont été envoyées pour écraser les manifestations, elles ont au lieu de cela commencé à sympathiser avec elles. Puis des millions de personnes sont entrées en mouvement, avec au centre la classe ouvrière. Elle a commencé à se réunir en AG de masse, voire à créer un embryon d’organisation, de conseils ouvriers. C’est la possibilité que la classe ouvrière entre en scène qui a terrifié la bureaucratie et a amené la sanglante répression.
Comme nous le disons dans le Bolchévik (juin) à propos de la vague actuelle de mécontentement et de protestations contre les réformes du « socialisme de marché » :
« Cette agitation a provoqué, dans de nombreux forums et réunions organisés par le Parti communiste chinois (PCC), des débats entre les dirigeants de la bureaucratie qui veulent que l’“ouverture” économique se poursuive au même rythme, les “néo-marxistes” qui veulent que l’Etat intervienne davantage pour limiter les ravages des “réformes de marché”, et les “conservateurs” maoïstes qui cherchent à revenir à une économie bureaucratiquement planifiée. Le mois dernier une controverse a éclaté au cours d’une séance de l’organe législatif, l’Assemblée nationale populaire, autour d’une proposition de loi visant à protéger la propriété privée, qui a été finalement retirée. »
La Gauche révolutionnaire ou les pablistes de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) argumentent que le PCC agit maintenant comme un parti bourgeois parce qu’ils ont reconnu le droit à la propriété privée, que des entrepreneurs peuvent être membres du PCC, etc. Le CIO-GR considère que la Chine serait devenue capitaliste en 1992 (c’était « hybride » – c’est ce qu’ils disent – entre la fin des années 1980 et 1992). Mais aucun des faits qu’ils avancent pour ce changement ne correspond à cette date de 1992. La propriété privée, les Bourses, les entrepreneurs dans le PCC, tout cela s’est produit bien avant ou après. Les facteurs avancés dans la brochure sont … la destruction de l’URSS venant après les événements de Tiananmen : « le régime n’a pas vu d’autre alternative que de terminer la transition vers le capitalisme. »
Trotsky argumentait que ceux qui cherchaient à prouver que l’URSS (dans les années 1930) était capitaliste en fait déroulaient le fil du réformisme à l’envers. Les réformistes, ici, dans les pays capitalistes, expliquent qu’on peut changer la nature de l’Etat par des élections et une lutte parlementaire, ou par des pressions sur le parlement ou le gouvernement capitalistes. Le fil du réformisme à l’envers, c’est d’appliquer ce même réformisme à l’Etat ouvrier, c’est-à-dire que la nature de l’Etat ouvrier pourrait changer par simple décret ou lors d’un vote à un congrès. Il n’y a pas de lutte acharnée entre la classe ouvrière et les paysans et les contre-révolutionnaires, dans un sens ou dans l’autre. Le CIO-GR montre ici un magnifique exemple de ce « réformisme à l’envers » quand ils disent : « Le régime n’a pas vu d’autre alternative » et voilà, l’Etat a changé de nature.
Regardons d’un peu plus près l’économie de l’Etat ouvrier déformé chinois, ce qui est un devoir pour des marxistes sérieux qui le défendent.
Les banques. Un des moyens pour maintenir le contrôle de l’économie entre les mains de l’Etat c’est les banques. Les quatre plus grandes banques de Chine sont propriété d’Etat. Presque toute l’épargne des ménages – estimée à mille milliards de dollars – et tous les surplus générés en dehors des secteurs dont les propriétaires sont étrangers sont déposés dans ces quatre principales banques. Le contrôle exercé par le gouvernement sur le système financier est un élément crucial pour maintenir et augmenter la production dans l’industrie d’Etat et pour le développement global du secteur d’Etat. Le maintien dans le giron de l’Etat du système financier a jusqu’à présent permis au régime de Pékin de contrôler effectivement les flux de capitaux financiers en entrée et en sortie de la Chine continentale. La monnaie chinoise n’est pas librement convertible ; elle n’est pas échangeable (légalement) sur les marchés internationaux des devises. La convertibilité restreinte du yuan a protégé la Chine des mouvements volatiles des capitaux à court terme qui dévastent périodiquement les économies des pays néocoloniaux du tiers-monde, de l’Amérique latine à l’Extrême-Orient. Même si le yuan a été légèrement réévalué depuis l’année dernière, le régime de Pékin le maintient largement sous-évalué (selon les critères du « marché libre »), au grand déplaisir des capitalistes américains, japonais et européens.
Derrière la pression actuellement exercée tant sur le yuan que sur les banques par les bourgeoisies américaine, européennes et japonaise, se profile une attaque plus fondamentale contre le système financier étatisé chinois. Les impérialistes veulent forcer le régime de Pékin à rendre le yuan totalement convertible, afin d’ouvrir sans restriction la Chine à la pénétration financière des banques de Wall Street, de Francfort et de Tokyo, ce qui serait un danger mortel.
Le secteur privé. Le contrôle exercé par le gouvernement sur les banques et le système financier permet de contrôler le secteur privé. En Chine, depuis une vingtaine d’années, une large part de l’industrie d’Etat – aussi bien en termes de nombre d’entreprises, de main-d’œuvre employée ou de volume de production – a été privatisée. Nos opposants disent que l’existence de ce secteur prouve la marche en avant de la restauration capitaliste.
Beaucoup de PME du secteur public ont été tout simplement vendues aux cadres qui les dirigeaient et qui sont souvent membres du PCC et conservent les mêmes liens qu’ils avaient auparavant avec le parti. Maintenant, il existe un secteur industriel purement privé, y compris avec quelques grands groupes (par exemple dans l’acier, dans l’automobile). Mais ce secteur purement privé est confronté au secteur bancaire d’Etat qui favorise les entreprises d’Etat. Si toutes les entreprises d’Etat qui n’ont pas remboursé leurs prêts bancaires et qui ne pouvaient pas les rembourser avaient été fermées, la Chine serait devenue depuis longtemps une zone de catastrophe économique. Mais au contraire, d’une manière totalement non planifiée, inadéquate et erratique, les prêts bancaires « non performants » se sont substitués au financement gouvernemental direct. C’est ainsi qu’en 1998-1999 la banque centrale a donné 200 milliards de dollars aux principales banques commerciales en échange d’un montant équivalent en « prêts non performants ». En 2003 et 2004, les deux plus grosses banques ont encore bénéficié chacune de 45 milliards de dollars de dotation.
Le système financier chinois repose sur deux facteurs principaux : 1) tout le monde sait que le gouvernement est derrière les banques ; 2) les banques privées, notamment occidentales, ne sont pas (encore) autorisées à leur faire concurrence. Si depuis début 2006 les banques des impérialistes peuvent acheter des morceaux des banques chinoises, il semble pour le moment que ce soit dans des conditions précises : elles ont des participations minoritaires et exceptionnellement seulement quelqu’un dans le conseil d’administration.
Quand une conférence du PCC a voté un amendement à la Constitution pour « protéger la propriété privée », certains groupes (comme les pablistes japonais – Kakehashi – ou le CIO) ont dit que cela prouvait leur évaluation que la Chine était devenue capitaliste. Ce nouvel amendement était en fait le reflet d’une réalité qui existait déjà. La propriété privée existe en Chine depuis des années. L’héritage existe depuis 1982. Avec cet amendement, la bureaucratie essaie d’assurer ses privilèges en reconnaissant légalement la propriété privée et le droit d’hériter. Ce n’est pas telle ou telle résolution adoptée par la bureaucratie, même si celles-ci représentent une évolution inquiétante, qui déterminera où va la Chine, mais le conflit social. La propriété privée en Chine est aussi instable que la bureaucratie elle-même. La propriété privée et les capitalistes existent en Chine aujourd’hui dans la mesure où la bureaucratie, agissant sous les pressions d’une part de l’impérialisme, de l’autre du prolétariat, les autorise à exister. La propriété privée soi-disant « inviolable » sera violée par la bureaucratie sous l’impact des menaces contre-révolutionnaires ouvertes des impérialistes et de la bourgeoisie ou, plus fondamentalement, par une classe ouvrière ascendante en lutte pour le pouvoir politique. Cela ne nous empêche pas de reconnaître que la politique économique du régime stalinien de Pékin d’encourager l’entreprise capitaliste renforce de plus en plus les forces sociales qui donneront naissance à des factions et partis soutenus par l’impérialisme et ouvertement contre-révolutionnaires.
La Bourse. Làencore c’est un argument des taaffistes et autres réformistes qui ne tient pas. Beaucoup d’entreprises d’Etat de plus grande taille ont été « privatisées » grâce à un système d’actionnariat. Sur les sociétés cotées dans les deux principales Bourses chinoises, le gouvernement détient soit une majorité des actions, soit une forte participation minoritaire. Mais même dans ce dernier cas, celles-ci restent de fait contrôlées par le gouvernement, parce que le PCC conserve le monopole du pouvoir politique. L’autorisation d’introduire une société en Bourse est donnée d’abord et avant tout aux sociétés d’Etat, ce qui prive les entreprises privées de financements facilement accessibles. C’est-à-dire que s’il n’y a pas de démocratie ouvrière en Chine, il n’y a pas non plus de démocratie des actionnaires. Les actionnaires des sociétés chinoises n’ont pas de droits de propriété au sens capitaliste. Ils ont le droit aux revenus de leurs actifs financiers, et ils peuvent vendre leurs actions. Mais ils ne peuvent pas déterminer, ni même influencer, la gestion et la politique des entreprises.
La poudrière
La situation en Chine reste donc extrêmement contradictoire et explosive. Malgré un taux de croissance de l’économie de presque 10 % par an depuis plus de 20 ans, tous les secteurs de la classe ouvrière n’ont pas bénéficié d’une amélioration de leurs niveaux de vie. Un des résultats des privatisations accompagnées de fusions et de fermetures, a été le licenciement de 20 à 30 millions d’ouvriers, de façon disproportionnée des femmes. Ceux qui ont la chance de retrouver du travail, essentiellement dans le secteur privé, ont dû accepter des salaires plus bas et n’ont aucun des avantages que leur fournissaient les entreprises d’Etat. Une des principales régions particulièrement dévastées au niveau économique a été la « ceinture rouillée » dans le Nord-Est dans laquelle une grande partie des anciennes usines industrielles étaient concentrées. Là, près de 40 % de la classe ouvrière est sans emploi.
Globalement le chômage est estimé varier entre 6 à 13 % de la population urbaine économiquement active. La Commission nationale du développement et de la réforme, un organisme gouvernemental supervisant la politique économique, prévoit que si l’économie se développe de 8 % cette année, cela génèrera 11 millions d’emploi en Chine, ce qui représente moins de la moitié des 25 millions officiels de chômeurs et de nouveaux demandeurs d’emploi dans les villes (Economist, 25 mars).
Entre 1999 et 2002 (d’après China Labor Statistical Yearbook, 2003), les salaires ont augmenté à un rythme de près de 12 %. Au cours des récentes années, des centres industriels majeurs comme Shenzhen ou Shanghaï ont commencé à subir une pénurie de travailleurs, en particulier parmi les travailleurs expérimentés. Une des conséquences est que les employeurs offrent des salaires plus élevés et de meilleurs avantages pour attirer les travailleurs. La presse a révélé que les entreprises chinoises, depuis quelques semaines, annoncent qu’elles sont obligées d’augmenter leurs prix de vente (de 10 voire 20 % parfois). Hong Liang, un économiste de la firme de Wall Street Goldman Sachs commentait ainsi : « Nous sommes en train de voir la fin de l’âge d’or des coûts extrêmement bas de la main-d’œuvre en Chine » (New York Times, 3 avril).
Comme je l’ai dit auparavant, le développement d’une classe ouvrière massive a entraîné une multiplication des luttes ouvrières. Cette classe ouvrière jeune, massive, n’a pas les illusions que les ouvriers en URSS ou en Allemagne de l’Est pouvaient avoir dans le capitalisme – ils sont tellement nombreux à avoir fait l’expérience directe ou indirecte des enclaves capitalistes. Les dizaines de milliers de grèves, de manifestations ou protestations des ouvriers et paysans chinois montre leur combativité. Mais ce qui manque à cette classe ouvrière, c’est un parti révolutionnaire pour la guider, pour lui donner conscience de ses tâches historiques, lui donner conscience de la nature de la bureaucratie et de pourquoi elle doit être combattue. Mais aussi lui donner conscience qu’elle doit défendre les acquis restants contre les impérialistes et leurs laquais.
En réaction à ces luttes de classe en plein essor, LO avance la construction de syndicats indépendants. Que la classe ouvrière chinoise s’organise de façon indépendante de la bureaucratie est essentiel à la révolution politique. Mais la revendication de « syndicats indépendants », quand elle se pose, doit être clairement reliée à la révolution politique prolétarienne et à la défense de la Chine contre les impérialistes ; sinon elle se transforme, comme cela a été le cas pour la Russie soviétique et l’Europe de l’Est, en cri de ralliement aux impérialistes ou leurs lieutenants ouvriers (comme les bureaucrates de l’AFL-CIO ou de Force ouvrière) qui utilisent cette revendication pour saper l’Etat ouvrier chinois et semer des illusions dans la « démocratie » bourgeoise.
Une composante vitale de la classe ouvrière sont les travailleurs migrants, dont beaucoup sont des femmes. Ceux-ci viennent de la campagne et se retrouvent à la tête des luttes ouvrières récentes. Dans le sud-est, beaucoup de jeunes femmes migrantes ont fait grève ou ont autrement refusé de travailler dans les conditions déplorables de travail des sweatshops, ce qui a provoqué une pénurie de main-d’œuvre depuis l’été 2004. A Shanghaï et Pékin, les travailleurs migrants, qui représentent 80 % de la force de travail dans l’industrie en plein boom du bâtiment, ont lutté et ont obtenu de meilleures conditions de travail.
Les restrictions sur l’exode rural vers les villes ont été assouplies ces dernières décennies, mais elles n’ont pas été éliminées. Les migrants, qui sont contraints d’accepter les travaux les plus dangereux et les plus pénibles, ne bénéficient pas des droits légaux des résidents citadins et sont obligés de vivre dans des endroits ségrégués. Beaucoup d’ouvriers des villes méprisent les migrants, qui sont considérés comme volant les emplois et la cause de la baisse des salaires. En Chine, un parti révolutionnaire d’avant-garde se battrait aujourd’hui pour unifier tous les secteurs de la classe ouvrière en alliance avec les ouvriers agricoles et les pauvres des villes. Une des clés pour une perspective de révolution politique prolétarienne en Chine est la bataille pour que les travailleurs migrants bénéficient des mêmes droits que les résidents locaux, y compris l’accès à la santé, au logement et à l’éducation publique, de même que d’un salaire égal à travail égal. Pour que triomphe la révolution politique, il est vital que la classe ouvrière gagne à sa cause les centaines de millions de paysans.
Un parti d’avant-garde révolutionnaire aurait pour tâche d’unifier dans la lutte tous les secteurs de la classe ouvrière. Et les travailleurs et travailleuses migrants sont un pont idéal entre la classe ouvrière et les paysans. Un tel parti soutiendra la résistance des paysans à la saisie de leurs terres par les bureaucrates locaux pour des développements industriels, d’infrastructures ou commerciaux. Les paysans ne doivent accepter de transférer leurs baux qu’en échange de compensations importantes pour la perte de leur moyen d’existence agricole.
Il est généralement reconnu que l’ère de la « réforme » a vu le développement d’un gouffre séparant la Chine rurale de la Chine urbaine ou séparant les provinces côtières des provinces de l’intérieur. Mais l’écart socio-économique grandissant entre la Chine rurale et la Chine urbaine n’a pas commencé avec les « réformes orientées vers le marché » de Deng. C’était quelque chose qui avait déjà été entamé au cours des dernières années de l’ère Mao. Entre 1952 et 1975, la moyenne de consommation par personne pour la population non agricole a augmenté de 83 % alors qu’elle n’a augmenté que de 41 % dans les campagnes. En 1980 (au début de l’ère de la « réforme »), chaque habitant des villes consommait 60 % de plus de céréales et mangeait deux fois et demie plus de viande que les membres des communes rurales. La différence était encore plus grande pour les biens de consommation manufacturés (les montres, les machines à laver, les radios). Au total, la consommation moyenne dans la Chine urbaine était deux à trois fois plus importante que dans la campagne.
On peut comparer avec l’Union soviétique en 1960-1970. Là, il y avait un rapprochement appréciable entre les niveaux de vie des populations rurales et urbaines. Une grande partie des fermes collectives se transformaient volontairement en fermes d’Etat, dans lesquelles les travailleurs recevaient un salaire uniforme et des avantages qui ne dépendaient pas de la production agricole fluctuante ni du prix auquel le gouvernement l’achetait. Au début des années 1980, les revenus des fermiers en URSS augmentaient à un rythme plus élevé que ceux des ouvriers d’usines et des employés. Ce plus grand degré d’égalitarisme était possible seulement parce que l’Union soviétique avait atteint un degré de productivité bien plus grand que celui de la Chine.
En ce qui concerne la paysannerie chinoise, pour certains aspects, il y a eu une amélioration significative des conditions de vie. La consommation d’électricité dans les régions rurales a été pratiquement multipliée par huit entre 1978 et 1997, la plupart des familles paysannes possèdent des appareils électroménagers. En 1997, les deux tiers des familles rurales avaient une télévision, un moyen élémentaire pour accéder à la vie culturelle moderne.
Toutefois, pour d’autres aspects importants, les conditions de vie des paysans se sont détériorées. Les communes rurales de l’époque de Mao procuraient des soins médicaux de base, une éducation primaire et secondaire, des retraites et d’autres programmes sociaux. De 1980 à 1983, Deng a dissout les communes et les a remplacées par des fermes familiales avec des baux à long terme – le « système de responsabilité familiale ». Les programmes sociaux qui étaient fournis auparavant par les communes devaient être soi-disant pris en charge par les gouvernements locaux. Etant donné l’extrême décentralisation du système financier gouvernemental chinois, les maigres revenus des villages et des petites villes ne pouvaient répondre aux besoins engendrés. Les familles de paysans ont dû payer de leur poche pour les soins médicaux et pour la scolarité de leurs enfants. Les conséquences sociales étaient prévisibles :
« Malgré de louables progrès dans l’accès fourni à l’éducation, des déséquilibres subsistent. Les régions rurales sont très en retard par rapport aux villes, et la population illettrée de la Chine se concentre dans les régions rurales. Il reste de grandes différences dans la qualité de l’éducation, et l’écart dans les possibilités d’éducation s’approfondit au fur et à mesure que l’étudiant prend de l’âge. Des écarts importants subsistent au niveau de la santé des citadins et des campagnards et parmi les habitants de différentes régions. La mortalité infantile et maternelle est deux fois plus importante dans les régions rurales que dans les villes. Tous les indicateurs montrent des écarts très distincts dans la nutrition entre les enfants des campagnes et ceux des villes. »
– China Human Development Report 2005 [Rapport de 2005 sur le développement humain en Chine]
Le régime de Hu Jintao a promis, sous le mot d’ordre « une nouvelle campagne socialiste », d’améliorer les conditions de vie de la paysannerie pour répondre aux « cas massifs de désordre ». La charge fiscale a été réduite, les frais scolaires pour les écoles primaires et secondaires vont être supprimés et le gouvernement central a prévu de dépenser plus d’argent dans les régions rurales pour des programmes sociaux et de faire des investissements dans les infrastructures. Cependant, l’Economist (11 mars) faisait remarquer :
« Ces mesures n’ont pas engendré un changement politique marquant. Les sommes que dépense le gouvernement sur les campagnes ne représenteront encore que 8,9 % du total des dépenses du gouvernement, plus que les 8,8 % de l’année dernière mais moins que les 9,2 % de 2004. L’abolition des taxes agricoles et des autres charges sur les paysans permettra à chaque habitant des campagnes d’économiser en moyenne 156 yuans (19 $) par an – à peu près 4,8 % du revenu net. »
Une réduction réelle de l’écart entre la Chine rurale et la Chine urbaine demandera une redistribution et une nouvelle répartition massives des ressources économiques. L’introduction de la technologie moderne dans la campagne – allant des engrais à tout système d’agriculture scientifique – exigerait une base industrielle qualitativement supérieure à ce qui existe actuellement. D’un autre côté, une augmentation de la productivité agricole augmenterait le besoin d’une importante expansion de l’emploi industriel dans les zones urbaines pour absorber le vaste surplus de main-d’œuvre dont la campagne n’aurait plus besoin. Il est clair que ceci implique un long processus, en particulier étant donné la taille encore limitée de la base industrielle en Chine et le bas degré de sa productivité. Le rythme, et au bout du compte, la faisabilité de cette perspective repose sur l’aide que recevrait la Chine d’un Japon socialiste ou d’une Amérique socialiste, ce qui souligne la nécessité d’une révolution prolétarienne internationale.
Défendre la révolution
Un parti révolutionnaire devra lutter contre la propagande de la bureaucratie sur le fait que la démocratie des soviets est impossible. La question d’une économie centralisée basée sur la démocratie des soviets ouvriers (et paysans) est une question clé en Chine, et il faut gagner la classe ouvrière et la paysannerie chinoises à cette perspective.
Par exemple pour déterminer la fraction des ressources économiques totales qui sera consacrée, disons au système de santé par rapport aux autres besoins tels que l’investissement dans le développement économique et les infrastructures, la défense militaire, l’éducation, les retraites des personnes âgées, etc. Cette répartition des ressources économiques totales entre les différents besoins concurrents devra être débattue et décidée au plus haut niveau d’un gouvernement basé sur des soviets ouvriers (et paysans). La coordination des différentes activités économiques (comme la construction, les équipement médicaux, les logiciels) pour développer un système de santé demandera une administration et une planification centralisées. Un tel système est entièrement compatible avec la participation démocratique active des ouvriers sur les sites de production pour conseiller sur le meilleur usage de la technologie, établir et renforcer les systèmes de sécurité, maintenir la discipline ouvrière, etc.
Il est certain que les travailleurs chinois considéraient l’emploi garanti à vie et les avantages sociaux allant avec (ce qu’on appelait le « bol de riz en fer ») comme l’un des principaux acquis sociaux de la Révolution de 1949. Cependant, un pays aussi pauvre et économiquement arriéré que la Chine ne peut manifestement pas fournir à des centaines de millions de paysans des emplois dans des industries d’Etat, et encore moins des emplois garantis à vie et avec un niveau de salaire et d’avantages sociaux deux ou trois fois plus élevé que le revenu des membres des communes rurales.
Afin de maintenir l’ordre social le régime du PCC a empêché par la force pendant l’ère de Mao les paysans d’émigrer vers les villes pour y chercher du travail. De plus le régime ne fournissait pas non plus d’emplois dans le secteur d’Etat à tous les travailleurs urbains. Pendant la Révolution culturelle, environ 17 millions de jeunes citadins ont été envoyés dans les campagnes à la fin de leurs études, séparés de leur famille et de leurs amis. Dans les dernières années de l’époque de Mao, les communes rurales étaient devenues un énorme réservoir de chômage et de sous-emploi déguisé.
La Révolution culturelle avait en partie pour objectif de réduire les conditions de vie de la classe ouvrière au nom d’un « égalitarisme socialiste » bidon. De plus, l’emploi garanti à vie dans une entreprise donnée n’était pas rationnel d’un point de vue économique, et il freinait de plus en plus la maximisation de la productivité du travail au moyen de nouveaux investissements. Une grande partie de l’infrastructure industrielle de la Chine a été construite pendant le Premier plan quinquennal (le plus réussi) au milieu des années 1950. Cela comprenait la technologie la plus moderne que la Chine pouvait obtenir de l’Union soviétique. Dans les années 1970 beaucoup d’entreprises industrielles étaient devenues technologiquement obsolètes. Pour maximiser la productivité du travail, le niveau d’investissement étant donné, il fallait fermer certaines entreprises et les remplacer par de nouvelles, ou les moderniser avec des technologies plus modernes économisant le travail. Dans tous les cas un grand nombre d’emplois spécifiques existants devaient être éliminés. Un gouvernement vraiment socialiste réemploierait ailleurs les travailleurs devenus surnuméraires, avec des salaires et des avantages sociaux comparables, y compris en finançant leur déménagement et leur formation aux frais de l’Etat. Bien entendu Deng et ses successeurs n’ont rien fait de la sorte. Les travailleurs licenciés des entreprises d’Etat ont été abandonnés à eux-mêmes, et beaucoup d’entre eux ont souffert de vraies privations. Quant au régime de Mao, il a dans les faits gelé les salaires pendant vingt ans avec des ordres bureaucratiques et la répression d’un Etat policier.
Si on veut des niveaux de salaire et d’avantages sociaux uniformes dans les différentes entreprises, industries et les différentes régions – à travail égal, salaire égal – cela demande nécessairement une économie gérée centralement. Seul un tel système est capable de redistribuer les ressources des entreprises, des industries et des provinces les plus productives vers les moins productives.
L’expansion de la base industrielle pour absorber les paysans sans travail pose le problème des entreprises des impérialistes en Chine. En tant que révolutionnaires marxistes, nous ne sommes pas opposés aux relations économiques importantes que la Chine entretient avec le monde capitaliste à travers le commerce et les joint-ventures avec les compagnies occidentales ou japonaises. Un gouvernement basé sur des soviets ouvriers et paysans en Chine, dirigé par un parti léniniste-trotskyste, chercherait à utiliser le marché mondial pour accélérer son développement économique. Mais pour faire cela, il rétablirait le monopole d’Etat sur le commerce extérieur. Et il renégocierait les termes des investissements étrangers dans l’intérêt des ouvriers et de leur Etat.
De façon plus fondamentale, un gouvernement socialiste révolutionnaire en Chine favoriserait activement des révolutions prolétariennes internationalement. C’est pour fournir au prolétariat la direction nécessaire dans ces luttes que la LCI cherche à reforger la Quatrième Internationale de Trotsky – le parti mondial de la révolution socialiste.
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/177/chine.html
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